AVANT 1930

Charles Babbage

Le jeune Charles Babbage voit le jour dans un foyer fortuné de Londres en 1791. Son parcours à Cambridge, où il obtient une formation mathématique rigoureuse, lui fait prendre conscience des limites du calcul manuel. Avec quelques camarades, il fonde la Société Analytique pour moderniser l'enseignement des mathématiques à l'université. Cette première expérience traduit déjà son désir de renouveler les méthodes établies.

Un soir de 1821, Charles discute avec son ami John Herschel. Tous deux s'épuisent à vérifier des tables mathématiques truffées d'erreurs. « Imaginez ces calculs réalisés par une machine à vapeur », lance Babbage. Cette réflexion, jetée dans la conversation, marque le début d'une aventure intellectuelle extraordinaire.

Babbage se met au travail. Sa première création, la machine à différences, doit calculer automatiquement des polynômes grâce à la méthode des différences finies. Le prototype de 1822 fonctionne assez bien pour convaincre le gouvernement britannique de financer une version plus ambitieuse. Un vrai tour de force puisque l'appareil ne se contente pas d'effectuer les opérations, il imprime aussi les résultats, évitant toute erreur de transcription.

Les roues dentées s'emboîtent dans un ballet mécanique complexe. Mais les artisans londoniens, malgré leur savoir-faire, ne parviennent pas à fabriquer des pièces avec la précision requise. Le projet s'enlise. Babbage, loin de se décourager, se tourne vers une idée plus audacieuse encore.

En 1834, sa machine analytique prend forme sur le papier. Cette nouvelle machine ne suit plus un programme fixe mais peut être reprogrammée pour différents calculs. Son architecture ressemble étrangement aux ordinateurs du XXe siècle : une unité de calcul (le moulin), une mémoire (le magasin), des dispositifs d'entrée et de sortie de données.

Fasciné par les métiers à tisser Jacquard, Babbage leur emprunte le principe des cartes perforées pour commander sa machine. Ces cartes définissent à la fois les données et les instructions à exécuter. La machine analytique intègre tout ce qui fait l'essence de l'informatique moderne, c'est-à-dire le programme stocké, les boucles conditionnelles et les sous-programmes. Elle compare des nombres, prend des décisions, exécute les quatre opérations arithmétiques de base.

Sa rencontre avec Ada Lovelace donne une nouvelle dimension au projet. Fille de Lord Byron et mathématicienne brillante, Ada traduit un article italien décrivant la machine. Ses notes ajoutées à la traduction détaillent un algorithme pour calculer les nombres de Bernoulli. Ce texte reste gravé dans l'histoire comme le premier programme informatique jamais écrit.

La machine analytique ne dépassera jamais le stade des plans et des schémas. L'Angleterre victorienne, malgré sa puissance industrielle, ne sait pas fabriquer un mécanisme d'une telle complexité et précision. Le coût du projet effraie les financeurs publics. Pourtant, jusqu'à sa mort en 1871, Babbage ne cesse d'affiner ses dessins, obsédé par sa vision.

Cent ans plus tard, Howard Aiken crée le Harvard Mark I en s'inspirant directement des travaux de Babbage. Les concepteurs de l'ENIAC et des premiers ordinateurs électroniques reprennent ses principes architecturaux sans toujours connaître leur origine. Babbage avait tout compris : la séparation entre matériel et logiciel, la notion de débogage, la réutilisation de code. Il avait aussi anticipé les questions de fiabilité et de performance qui hantent toujours l'informatique d'aujourd'hui.

En 1991, le Science Museum de Londres construit enfin une version fonctionnelle de sa machine à différences n°2. Elle fonctionne parfaitement, prouvant la justesse des calculs de Babbage et la cohérence de sa conception mécanique. Ce n'est pas seulement un inventeur que l'on redécouvre, mais un penseur aux multiples facettes.

Ses écrits sur l'économie industrielle, ses critiques du système universitaire britannique, son intérêt pour l'application des mathématiques à l'industrie montrent un esprit en avance sur son temps. Entre les calculatrices mécaniques du XVIIe siècle et les ordinateurs électroniques, l'œuvre de Charles Babbage trace un chemin visionnaire, trop souvent méconnu.