Apple III
En mai 1980, lors de la National Computer Conference d’Anaheim, Apple dévoile sa nouvelle machine avec un faste inhabituel. L’entreprise privatise Disneyland cinq heures durant, débourse 42 000 dollars et affrète des bus à impériale britanniques pour transporter 7 000 participants de la conférence. Cette mise en scène grandiose annonce l’Apple III, premier ordinateur d’Apple destiné aux professionnels.
L’époque semble pourtant au beau fixe. Fin 1978, l’Apple II cartonne au-delà de toute espérance. Les ingénieurs de la Silicon Valley se disputent les postes chez Apple, certains acceptant des baisses de salaire contre des stock-options. Richard Jordan, transfuge d’Hewlett-Packard durant l’été 1978, raconte cette période d’euphorie collective. À chaque division par deux du cours de l’action, les équipes se sentent invincibles. L’échec leur semble impossible.
Le projet débute dans ce contexte grisant. L’Apple III embarque un microprocesseur Synertek 6502A de 8 bits à 2 MHz, soit deux fois la vitesse de l’Apple II. Accueillant jusqu’à 128 Ko de mémoire vive, il dispose d’un clavier avec pavé numérique intégré et d’un lecteur de disquette 5,25 pouces de 143 Ko signé Shugart. Quatre slots d’extension internes restent compatibles avec les cartes Apple II, auxquels s’ajoutent deux ports série. La machine fonctionne certes en émulation Apple II, mais révèle sa vraie nature avec son système d’exploitation propriétaire SOS (Sophisticated Operating System), que les initiés surnomment « applesauce ». Une horloge temps réel intégrée complète l’équipement, tandis que l’affichage gère 24 lignes de 80 colonnes en texte et 560 par 192 pixels en graphique monochrome.
Steve Jobs dirige le projet et impose ses vues. Pas de ventilateur : le châssis en aluminium suffira à évacuer la chaleur. La taille et la forme du boîtier se décident sans consulter les ingénieurs, qui doivent ensuite entasser les composants dans un espace trop étroit avec une aération défaillante. Le « feature creep » aggrave la situation : marketing, ingénierie, design industriel, fabrication, chaque service ajoute ses exigences. Le produit enfle au-delà de sa conception initiale.
Jerry Manock et Dean Hovey, les designers industriels, conçoivent le châssis avant que la carte mère soit terminée. Manock anticipe des normes FCC strictes sur les interférences électromagnétiques et choisit un châssis en aluminium plutôt massif. Il passe contrat avec Doher-Jarvis, fabricant de pièces automobiles de Toledo. L’esthétique extérieure – chanfreins à 45 degrés, clavier incliné, couleur brune – doit créer une « identité maison » pour les futurs produits Apple.
Les retards menacent l’introduction en bourse prévue en décembre 1980. Les managers ignorent les alertes des ingénieurs et lancent la production. Dès novembre, lors des premières livraisons, le cauchemar commence. En février 1981, Apple abandonne l’horloge temps réel : la puce National Semiconductor ne tient pas ses promesses. Le prix chute à 4 190 dollars, avec un remboursement de 50 dollars pour les premiers clients.
Mars 1981 marque le début des livraisons en volume et l’ampleur du désastre. Vingt pour cent des machines arrivent mortes chez les clients, les puces s’étant délogées pendant le transport. Celles qui fonctionnent d’abord tombent vite en panne : la chaleur dilate les composants qui sortent de leurs supports. Apple préconise alors une solution qui restera dans les annales : soulever l’avant de l’ordinateur de quinze centimètres et le laisser retomber pour réinsérer les puces.
D’autres défauts s’accumulent. Connecteurs défaillants, vis du boîtier qui percent les câbles internes, carte mère si dense qu’elle provoque des courts-circuits. La précipitation frappe aussi les logiciels : les programmeurs découvrent la machine neuf semaines seulement avant l’expédition. Les manuels sont relus le jour de leur envoi à l’impression, laissant passer tant d’erreurs qu’un addendum s’impose.
Apple tente un sauvetage en novembre 1981 avec une version révisée à 3 495 dollars. L’entreprise maintient que les problèmes venaient de la fabrication et du contrôle qualité, non de la conception. Pourtant, la nouvelle mouture intègre des supports de puces différents, un logiciel mis à jour, une mémoire extensible à 256 Ko et propose un disque dur de 5 Mo en option. Sur les 7 200 Apple III d’origine, 2 000 sont remplacés gratuitement.
Les ventes restent décevantes. Les analystes estiment qu’Apple écoule 3 000 à 3 500 unités mensuelles, soit un dixième des ventes Apple II. En décembre 1983, InfoCorp recense 75 000 unités installées contre 1,3 million d’Apple II. La mauvaise réputation et le manque de logiciels exploitant SOS rebutent les acheteurs.
Un dernier baroud d’honneur survient en décembre 1983 avec l’Apple III Plus à 2 995 dollars. Cette version inclut 256 Ko de RAM standard, une horloge fonctionnelle, une nouvelle carte mère, SOS version 1.3, des ports améliorés avec connecteurs DB-25 et un boîtier facilitant l’installation des cartes. Trop tard : le 24 avril 1984, Apple arrête le développement. Après 60 millions de dollars de pertes, la gamme disparaît définitivement du catalogue en septembre 1985.
L’ironie veut que cet échec n’entame pas la réussite d’Apple. Le 12 décembre 1980, l’introduction en bourse bat tous les records. Les actions émises à 22 dollars grimpent à 29 dollars et se vendent en minutes. À la clôture du premier jour, Apple vaut 1,2 milliard de dollars, réalisant la plus grosse introduction depuis Ford en 1956. Les 15% détenus par Jobs dépasseront bientôt 250 millions de dollars.
L’expérience Apple III brise le mythe d’invincibilité né du succès Apple II. Ce revers force une restructuration. En janvier 1981, le président Mike Scott divise le développement en trois groupes : systèmes de bureau personnels (Apple II/III), périphériques (lecteurs, imprimantes, modems) et systèmes professionnels (division Lisa). Le budget R&D triple à 21 millions de dollars. Ces tensions coûtent son poste à Scott, remplacé par Mike Markkula, tandis que Jobs prends la place de président du conseil.
L’arrivée d’IBM en 1981 sur le marché des ordinateurs personnels servira paradoxalement Apple. Le géant légitime ce secteur émergent. Apple le reconnaît avec humour dans une publicité pleine page du Wall Street Journal : « Bienvenue IBM, vraiment. »