ANNÉES 1980

NeXTSTEP

Quand Steve Jobs quitte Apple en 1985, il emporte avec lui une idée fixe : créer l'ordinateur parfait. Cette obsession donnera naissance à l'une des aventures les plus fascinantes de l'histoire informatique, celle de NeXTSTEP. Voilà un système d'exploitation qui va bouleverser les codes établis.

Dans l'informatique du milieu des années 1980, les interfaces graphiques se cherchent, les systèmes plantent au moindre faux pas, la programmation relève du parcours du combattant. Jobs et son équipe de NeXT Computer décident de repartir de zéro. Leur pari était de marier la robustesse d'UNIX à une interface nouvelle. Ils choisissent BSD comme système de base, y greffent le noyau Mach, et voilà leur machine de guerre prête à défier l'industrie.

Mais la vraie audace de NeXTSTEP tient dans son architecture entièrement orientée objet. Là où ses concurrents bricolent avec du code procédural, NeXT mise tout sur Objective-C. Cette décision paraît folle à l'époque pour qui veut comprendre cette approche. Les développeurs vont-ils suivre ? L'équipe persiste et transforme chaque composant du système en objet : les fenêtres, les boutons, les fichiers, les processus. Cette cohérence architecturale transforme l'expérience utilisateur.

L'interface de NeXTSTEP frappe par son élégance. Display PostScript assure un rendu graphique d'une précision chirurgicale. Ce que vous voyez à l'écran correspond exactement à ce que l'imprimante produira. Le fameux Dock fait sa première apparition, cette barre d'icônes qui simplifie l'accès aux applications. Innovation plus discrète mais tout aussi remarquable : le Workspace Manager propose une navigation en colonnes qui révolutionne la gestion des fichiers.

NeXTMail pousse plus loin l'intégration multimédia. Envoyer une image dans un message électronique ? Un fichier son ? Un document formaté ? Rien de plus simple. Cette vision moderne de la messagerie devance son temps de plusieurs années. Les autres systèmes peinent à afficher correctement du texte simple quand NeXT propose déjà l'équivalent des e-mails enrichis qu'on connaît.

Interface Builder révolutionne le développement logiciel. Fini le codage laborieux des interfaces : les programmeurs assemblent désormais leurs fenêtres visuellement, par glisser-déposer. Cette approche inspire encore les outils actuels. Les Services introduisent une interopérabilité inédite entre applications. Retoucher une image depuis un traitement de texte devient un jeu d'enfant.

Le système de fichiers de NeXTSTEP anticipe nos besoins contemporains. Les métadonnées extensibles permettent d'enrichir chaque fichier d'informations contextuelles. Le Digital Librarian indexe l'ensemble des documents et propose des recherches sophistiquées dans toute la machine. Google Desktop et Spotlight reprendront cette idée vingt ans plus tard.

Tim Berners-Lee choisit une station NeXT pour inventer le Web au CERN. Ce choix n'est pas anodin puisque les outils de développement de NeXTSTEP permettent de prototyper des applications complexes. Le premier navigateur web et le premier serveur web naissent sur cette plateforme. Wall Street s'intéresse aussi au système. Les banques d'investissement découvrent sa stabilité et adoptent les stations NeXT pour leurs applications critiques.

Mais l'excellence technique ne suffit pas. Le prix prohibitif des machines NeXT freine leur adoption. Seuls les professionnels fortunés et quelques universités peuvent se les procurer. Le grand public reste inaccessible. En 1994, NeXT abandonne le matériel et se recentre sur le logiciel. OPENSTEP, la version portable de NeXTSTEP, fonctionne sur différentes architectures. Cette stratégie élargit l'audience mais arrive peut-être trop tard.

Le rachat par Apple en 1996 relance tout. NeXTSTEP renaît sous les traits de Mac OS X. L'ADN du système de Jobs façonne le nouveau système d'Apple : architecture orientée objet, frameworks Cocoa, philosophie de l'interface utilisateur. iOS hérite directement de cette lignée. L'iPhone et l'iPad doivent beaucoup aux innovations de NeXTSTEP.

Cette histoire prouve qu'en informatique, l'avance technologique finit toujours par payer. Les meilleures idées survivent aux échecs commerciaux et trouvent leur chemin vers le succès.