World Wide Web
En cette fin d'année 1989, Tim Berners-Lee travaille au CERN à Genève. L'informaticien britannique se heurte quotidiennement au même problème : comment retrouver une information dans cette tour de Babel qu'est devenue l'organisation européenne de recherche nucléaire ? Les chercheurs accumulent des documents sur leurs expériences, leurs équipements, leurs découvertes, mais tout cela reste dispersé, inaccessible. Berners-Lee imagine alors un système pour relier ces informations éparses.
Depuis des décennies, des visionnaires rêvent de machines à organiser le savoir humain. Paul Otlet avait esquissé son Mundaneum dès 1934, une bibliothèque universelle connectée. Vannevar Bush théorise en 1945 le Memex dans « As We May Think », une machine capable de naviguer entre des documents liés par associations d'idées. Ted Nelson baptise « hypertexte » cette navigation non-linéaire en 1965 avec son projet Xanadu, qui ne verra jamais le jour malgré des décennies de développement. Apple concrétise une partie de ces rêves en 1987 avec HyperCard, premier succès commercial de l'hypertexte.
Berners-Lee tranche dans le vif. Plutôt que de concevoir un système complexe, il mise sur la simplicité. En 1990, avec l'aide de Robert Cailliau, il jette les bases de son architecture : l'URL identifie chaque ressource de manière unique, le protocole HTTP organise les échanges entre machines, le langage HTML structure les documents et leurs liens. Dans la foulée, il développe le premier navigateur Web qu'il appelle WorldWideWeb, avant de le renommer Nexus.
Le premier site Web s'allume le 6 août 1991 à l'adresse info.cern.ch. Tim Berners-Lee y explique ce qu'est le World Wide Web, comment créer des pages, comment installer un navigateur. L'information se propage sur les forums Usenet. L'année suivante, les Cernettes, groupe de musique formé par des employées du CERN, voient leur photo devenir la première image non scientifique publiée sur le Web. Un clin d'œil qui annonce la démocratisation à venir.
Le tournant survient le 30 avril 1993. Ce jour-là, le CERN renonce à ses droits d'auteur sur les technologies du Web et les place dans le domaine public. Cette décision, en apparence anodine rétrospectivement, change tout. N'importe qui peut désormais utiliser, modifier, distribuer le code sans contrainte. Les universités s'emparent de la technologie, les entreprises suivront.
Marc Andreessen saisit l'opportunité. En 1994, son navigateur Mosaic révolutionne l'expérience utilisateur avec son interface graphique intuitive. Exit les lignes de commande et les interfaces austères : le Web devient accessible au grand public. Cette année naît aussi le World Wide Web Consortium sous la direction de Berners-Lee. Cette organisation fixe les standards techniques du Web.
1995 marque l'entrée fracassante du commerce sur la toile. Yahoo! lance son annuaire, classant méticuleusement les sites par catégories. Jeff Bezos ouvre sa librairie Amazon depuis son garage de Seattle. Microsoft intègre Internet Explorer dans Windows 95, déclenchant la première guerre des navigateurs contre Netscape. Le Web n'est plus seulement un outil de recherche, c'est aussi un marché.
Trois ans plus tard, deux étudiants de Stanford bouleversent la donne. Larry Page et Sergey Brin créent Google avec leur algorithme PageRank, qui classe les pages selon leur popularité mesurée par les liens entrants. Cette approche mathématique de la pertinence transforme radicalement la recherche d'information. Le Web est le point d'entrée universel vers le savoir numérique.
L'évolution se poursuit par vagues successives. Le Web des premiers temps, celui de 1989 à 2005, ressemble à une immense bibliothèque. Les sites restent statiques, les utilisateurs se contentent de lire. HTML, HTTP et les protocoles de base suffisent à faire fonctionner cet univers encore simple.
Entre 2004 et 2016, tout bascule vers l'interaction avec ce qu'on appellera plus tard le Web 2.0. Les utilisateurs ne se contentent plus de consulter ; ils créent, partagent, commentent. Facebook ouvre ses portes en 2004, YouTube suit en 2005. JavaScript, XML et Ajax enrichissent les interfaces, les rendent dynamiques et réactives.
À partir de 2015 émerge une troisième génération, le Web sémantique. L'ambition change d'échelle : il s'agit de rendre l'information compréhensible par les machines elles-mêmes. RDF, RDFS et OWL structurent les données pour que les ordinateurs puissent en saisir le sens, pas seulement l'afficher.
Le protocole HTTP accompagne ces mutations. Sa version 1.1, standardisée en 1997, introduit les connexions persistantes qui évitent de renégocier chaque échange. HTTP/2 arrive en 2015 avec le multiplexage des flux, qui autorise plusieurs requêtes simultanées sur une seule connexion. HTTP/3, finalisé en 2022, abandonne TCP au profit de QUIC basé sur UDP, gagnant en vitesse.
L'apparition de l'AppStore d'Apple en 2008 redéfinit l'accès au Web. Les applications mobiles complètent le navigateur traditionnel, parfois le remplacent. Le Web sort des ordinateurs pour s'installer dans nos poches, nos voitures, nos montres. Cette ubiquité était impensable en 1989.
L'architecture imaginée par Berners-Lee a résisté à toutes ces transformations. La séparation entre contenu et présentation, les identifiants uniques pour chaque ressource, la standardisation des protocoles : ces choix techniques ont permis une extension continue sans rupture majeure. Le modèle client-serveur et l'architecture REST offrent un cadre assez souple pour accueillir tous les usages.
Bien sûr, le Web actuel ressemble peu au système documentaire pensé au CERN. Il a modifié nos façons de communiquer, de nous informer, de commercer, de travailler. Si certaines dérives inquiètent (concentration des services entre quelques acteurs, exploitation des données personnelles, désinformation) la vision de Berners-Lee d'un espace d'information universel et décentralisé s'est largement réalisée.