ANNÉES 1990

Adobe Photoshop

En 1987, Thomas Knoll prépare sa thèse de vision par ordinateur à l'Université du Michigan. Sur son Macintosh Plus, lancé en janvier 1986, il bricole un petit programme qu'il baptise Display, pour afficher des images en niveaux de gris sur son écran bitmap noir et blanc. Une distraction académique, rien de plus. Thomas ne se doute pas qu'il vient de planter la première graine de ce qui deviendra l'outil de référence mondial pour traiter les images.

John Knoll, le frère de Thomas, découvre ce programme. John travaille chez Industrial Light and Magic, la division effets spéciaux de Lucasfilm. Chez ILM, on cherche des solutions pour traiter les images numériquement. John voit immédiatement l'intérêt du petit logiciel de son frère et lui propose de s'associer. Cette collaboration fraternelle va changer la donne : Thomas adapte son code pour gérer la couleur sur le nouveau Macintosh II, John développe des routines de traitement qui font penser aux futurs filtres du logiciel.

John pressent le potentiel commercial de leur création en 1988. Thomas hésite, conscient du travail titanesque que représente la transformation d'un programme personnel en véritable application commerciale. L'optimisme de John l'emporte. Les deux frères se mettent au travail, enrichissent les fonctionnalités, ajoutent la prise en charge de formats de fichiers variés, développent des outils de sélection sophistiqués. Après de nombreuses tentatives de baptême, le programme hérite de son nom définitif : Photoshop.

Trouver un éditeur s'avère plus compliqué que prévu. Les frères Knoll frappent à plusieurs portes. Barneyscan, fabricant de scanners, accepte de commercialiser une première version sous l'appellation Barneyscan XP. Environ 200 exemplaires de cette version 0.87 accompagnent leurs appareils. Le logiciel circule dans le petit monde des professionnels de l'image. Chez Apple, les ingénieurs s'enthousiasment et partagent des copies avec leurs collègues.

En septembre 1988, Adobe Systems entre dans la partie. Russell Brown, directeur artistique de l'entreprise, tombe sous le charme du logiciel. Les négociations aboutissent à un accord de licence de distribution plutôt qu'à un rachat pur et simple. Décision judicieuse pour les Knoll, qui toucheront des royalties sur chaque vente. La signature formelle intervient en avril 1989.

Février 1990, Photoshop 1.0 débarque sur le marché. Malgré quelques bugs de jeunesse, l'accueil est enthousiaste. Face à la concurrence, le logiciel tire son épingle du jeu grâce à son code optimisé et son interface intuitive. Russell Brown multiplie les démonstrations spectaculaires, révélant les possibilités créatives du programme et sa facilité d'usage.

La version 2.0 de 1991 marque une étape décisive. Le support CMYK bouleverse l'industrie de l'impression en démocratisant les techniques de séparation des couleurs, jusque-là réservées aux professionnels équipés de matériels coûteux. La version 2.5 franchit un nouveau cap en arrivant sur Windows, multipliant l'audience potentielle.

1994 voit naître Photoshop 3.0, et avec lui, les calques. Cette fonctionnalité transforme radicalement la manipulation d'images numériques. Les utilisateurs peuvent désormais superposer et modifier des éléments indépendamment. Contrairement aux rumeurs de l'époque, cette innovation ne copie pas le concurrent Live Picture mais découle des recherches antérieures de Thomas Knoll.

La version 4.0 de 1996 bouscule les habitudes. Andrei Herasimchuk repense l'interface utilisateur pour l'harmoniser avec les autres produits Adobe. Ces changements provoquent d'abord des remous dans la communauté des utilisateurs, puis finissent par convaincre par leur cohérence.

Avec la version 5.0 de 1998, Mark Hamburg révolutionne le processus créatif en introduisant la palette Historique. Cette innovation rompt avec la logique linéaire traditionnelle des annulations, autorisant un retour en arrière non séquentiel sur les modifications. Simultanément, l'intégration directe des outils de gestion des couleurs simplifie la production d'images destinées à différents supports.

Le succès de Photoshop dépasse toutes les prévisions. Le logiciel s'impose dans la photographie, la publicité, l'édition, la création web. Adobe voit son chiffre d'affaires bondir de 16 millions de dollars en 1986 à plus d'un milliard en 1999. Un écosystème florissant se développe autour du programme : plugins, formations, publications spécialisées.

En démocratisant la manipulation d'images, Photoshop nourrit les arts visuels contemporains et transforme notre rapport à la photographie. Le verbe « photoshoper » intègre le vocabulaire courant, preuve de l'omniprésence culturelle du logiciel.

Cette réussite exceptionnelle résulte du génie technique de Thomas Knoll, l'intuition commerciale de John, l'efficacité marketing d'Adobe, le tout porté par l'essor de l'informatique personnelle et du design numérique. Thomas n'achèvera jamais sa thèse, mais sa « distraction » révolutionne l'univers de l'image numérique. Il continue de collaborer avec Adobe comme consultant, tandis que John poursuit sa carrière dans les effets spéciaux chez Industrial Light & Magic.