ANNÉES 1990

Cascading Style Sheets

En 1994, au CERN, berceau du Web, Håkon Wium Lie identifie un problème : le Web manque d'un moyen de styliser les documents. Lui qui sortait du MIT Media Laboratory, où il avait travaillé sur des présentations de journaux personnalisés, voyait bien que cette lacune freinait l'édition électronique.

L'idée de séparer structure et mise en page existait déjà. Tim Berners-Lee avait conçu son navigateur NeXT en 1990 avec une feuille de style rudimentaire. Mais il n'avait rien publié, estimant que chaque navigateur devait trouver sa propre solution d'affichage. D'autres expérimentaient de leur côté : Pei Wei avec son navigateur ViolaWWW en 1992, qui proposait son propre langage de style.

Puis arrive NCSA Mosaic en 1993. Ce navigateur qui va populariser le Web représente paradoxalement un retour en arrière : les utilisateurs ne peuvent modifier que quelques couleurs et polices. Les créateurs de pages web s'en plaignent. Marc Andreessen, l'un des programmeurs de Mosaic, refuse d'abord tout changement avant de changer son fusil d'épaule en cofondant Netscape.

Le 13 octobre 1994, trois jours avant l'annonce du navigateur Netscape, Håkon publie la première version des Cascading HTML Style Sheets. Dave Raggett, architecte principal de HTML 3.0, l'avait poussé à publier avant la conférence « Mosaic and the Web » à Chicago. Raggett avait compris que HTML ne deviendrait jamais un langage de description de page.

Bert Bos rejoint Håkon. Il développait alors Argo, un navigateur hautement personnalisable avec des feuilles de style. Leurs deux propositions initiales diffèrent du CSS actuel mais contiennent déjà les concepts originaux. Une particularité du langage : il reconnaît que le style d'un document web ne peut venir uniquement de l'auteur ou du lecteur. Leurs souhaits doivent se combiner en cascade, en tenant compte des capacités du dispositif d'affichage et du navigateur.

Le World Wide Web Consortium (W3C) est opérationnel en 1995. Un atelier sur les feuilles de style se tient à Paris. Thomas Reardon de Microsoft s'engage à intégrer CSS dans Internet Explorer. Fin 1995, le W3C établit le HTML Editorial Review Board pour valider les futures spécifications HTML. La spécification CSS devient un élément de travail en vue d'une Recommandation W3C.

Internet Explorer 3 sort en août 1996. C'est le premier navigateur commercial à prendre en charge CSS. L'équipe de Chris Wilson chez Microsoft implémente de façon fiable la plupart des propriétés de couleur, d'arrière-plan, de police et de texte. Netscape suit avec Navigator 4.0, mais son implémentation reste limitée. Opera entre dans la course en novembre 1998 avec sa version 3.5, qui offre un support plus complet de CSS1.

CSS obtient son propre groupe de travail au W3C en février 1997. Chris Lilley le préside. Le groupe développe CSS niveau 2, qui sera une recommandation en mai 1998. Les réunions se tiennent généralement par téléphone une heure par semaine, avec environ quatre rencontres annuelles dans différentes villes du monde.

Eric Meyer améliore le processus de test en développant une suite de tests CSS1 avec l'aide de nombreux volontaires. Cette suite facilite considérablement le travail des développeurs. Le Web Standards Project (WaSP) surveille la conformité des navigateurs aux recommandations du W3C.

CSS se développe avec plus de 60 modules définissant différentes capacités. Le langage s'adapte à de nouveaux usages : création de livres électroniques au format EPUB, conception d'interfaces utilisateur graphiques. Des langages dérivés apparaissent. Qt Style Sheets pour les widgets Qt, JavaFX Style Sheets pour JavaFX, MapCSS pour décrire le style des cartes.

En 2008, les polices web connaissent une évolution majeure. CSS niveau 2 intégrait des polices dans un document web, mais seul Internet Explorer implémentait cette fonction. Microsoft et Monotype développent le format propriétaire Embedded OpenType. La situation change avec l'émergence de polices libres distribuables sur le Web, le format WOFF étant la solution adoptée par la communauté.

CSS s'est imposé comme un standard incontournable du Web : moins de cinq pourcent des pages HTML n'utilisent pas de feuilles de style. Des conférences spécialisées et de nombreux ouvrages témoignent de la vitalité de cette technologie qui continue d'évoluer pour répondre aux besoins du Web moderne.