KDE
Le 14 octobre 1996, un message apparaît sur Usenet. Matthias Ettrich y annonce le lancement d'un projet baptisé KDE, pour Kool Desktop Environment. Son ambition ? Bâtir un environnement de bureau graphique complet pour UNIX et Linux. À cette époque, les interfaces sous ces systèmes se résument surtout à des gestionnaires de fenêtres rudimentaires comme Feeble Virtual Window Manager pour le système X Window. L'utilisateur confronté à ces outils spartiate peine à retrouver le confort des bureaux Windows ou Mac.
Ettrich fait un pari technique : s'appuyer sur la bibliothèque Qt. Ce choix déclenche aussitôt des controverses, la licence de Qt heurtant certains puristes du libre. Mais le projet avance. Une première version bêta sort en 1997, puis KDE 1.0 débarque neuf mois plus tard. Une communauté de développeurs se fédère autour de cette initiative.
L'architecture repose sur plusieurs briques. KWin gère l'affichage des fenêtres. Konqueror, qui succède à KFM, sert à la fois de gestionnaire de fichiers et de navigateur web. DCOP, remplacé plus tard par D-Bus, fait communiquer les applications entre elles. Le moteur de rendu KHTML mérite qu'on s'y attarde : Apple s'en inspirera pour créer WebKit, qui équipera Safari et Chrome à ses débuts.
Chaque mouture KDE 2 et KDE 3 enrichissent les fonctionnalités pendant les années 2000. En 2008, KDE 4.0 bouleverse la donne. L'interface et l'architecture technique sont refondues de fond en comble. Plasma, le nouvel environnement de bureau, transforme l'expérience utilisateur. Les applications adoptent Qt 4 et exploitent les possibilités qu'offre cette nouvelle version.
Sur le plan organisationnel, le projet se structure. KDE e.V. voit le jour, association de droit allemand qui gère les aspects financiers et juridiques. Elle collecte les dons, protège la propriété intellectuelle, organise Akademy, la conférence annuelle qui rassemble la communauté. Cette professionnalisation n'entame pas l'esprit collaboratif du projet.
La décennie suivante apporte KDE Frameworks 5, qui découpe les bibliothèques en modules réutilisables. Plasma 5 modernise le bureau tout en préservant sa flexibilité légendaire. Le projet s'adapte aux écrans tactiles avec Plasma Mobile, preuve que KDE sait suivre l'évolution des usages.
Le modèle de développement est résolument ouvert. Les décisions sont prises sans pyramide hiérarchique, par consensus. Des contributeurs du monde entier participent : développeurs bien sûr, mais aussi traducteurs, designers, rédacteurs de documentation. Le Google Summer of Code et d'autres programmes de mentorat attirent régulièrement de nouveaux talents.
Les applications couvrent tous les besoins quotidiens. Calligra pour la bureautique, Amarok pour la musique, KMail pour les courriels, Kate pour l'édition de texte... Ces logiciels rivalisent avec les solutions propriétaires. Certaines trouvailles de KDE, comme la détection automatique des pièces jointes oubliées dans les e-mails, ont d'ailleurs été reprises ailleurs.
L'influence de KDE dépasse la technique. Le projet prouve qu'on peut créer des applications complexes et innovantes en logiciel libre. Il facilite l'adoption de Linux sur les ordinateurs personnels en proposant une interface accessible aux habitués de Windows. Des distributions comme openSUSE ou Kubuntu l'ont choisi comme environnement par défaut, ce qui dit beaucoup sur sa maturité.
Trente après sa naissance, KDE tient toujours sa ligne : redonner aux utilisateurs le contrôle de leur environnement numérique, dans le respect de leur liberté et de leur vie privée. Le projet innove dans l'accessibilité, la sécurité. Sa longévité tient à sa capacité d'attirer de nouveaux contributeurs sans renier ses valeurs.