Linux
UNIX était un système d'exploitation écrit en langage C qui pouvait s'adapter à différents matériel. C'était un moyen de contourner le casse-tête des ordinateurs qui ne se parlaient pas entre constructeurs, comme ceux d'IBM et de Burroughs par exemple. Seul le noyau nécessitait des ajustements spécifiques à chaque architecture. Malin, mais les licences UNIX coûtaient une fortune : les revendeurs gonflaient les prix jusqu'à dix fois le tarif initial.
Andrew Tanenbaum, professeur américain installé aux Pays-Bas, eut alors une autre approche. Il voulait montrer à ses étudiants comment fonctionnait réellement un système d'exploitation. Son MINIX, taillé pour les processeurs Intel 8086 qui envahissaient le marché, n'égalait pas les performances des systèmes commerciaux. Sa force résidait ailleurs : Tanenbaum publia les 12 000 lignes de code dans son livre « Operating Systems : Design and Implementation ». On voyait déjà cette pratique pour des programmes en BASIC sur des ordinateurs personnels, comme des jeux, mais pas pour des systèmes d'exploitation entiers. Les programmeurs curieux pouvaient enfin regarder sous le capot.
Linus Torvalds, étudiant en deuxième année d'informatique à Helsinki, faisait partie de ces lecteurs passionnés. Ce Finlandais autodidacte découvrait simultanément les idées de Richard Stallman. Stallman avait démarré sa carrière au laboratoire d'IA du MIT, où il créa l'éditeur Emacs. Au début des années 1980, il observa avec amertume que les entreprises logicielles débauchaient les meilleurs programmeurs en leur imposant des clauses de confidentialité draconiennes. Selon lui, les logiciels devaient rester libres, copiables et modifiables par tous.
Le projet du système GNU (acronyme récursif pour « GNU is Not UNIX ») vit le jour en 1983. Stallman commença par le compilateur GCC en 1984, un chef-d'œuvre technique qui surpassait les réalisations d'équipes entières de développeurs commerciaux. Mais il manquait encore le noyau du système.
Torvalds, inspiré par MINIX, s'en chargea et sa première version Linux (0.01) apparut en septembre 1991, suivie par la 0.02 en octobre. L'accueil fut immédiat : des programmeurs du monde entier téléchargeaient le code, l'essayaient, l'amélioraient et renvoyaient leurs contributions à Torvalds. Une dynamique collaborative inédite se mettait en marche.
Tanenbaum ne fut pas tendre avec ce petit nouveau. En 1991, il critiqua violemment l'architecture monolithique du noyau Linux, la qualifiant d'erreur de conception majeure. « Linux est obsolète », asséna-t-il. Torvalds encaissa les critiques et poursuivit son travail. L'histoire lui donnera raison.
L'association avec les programmes GNU transforma Linux en système complet. La licence GPL garantissait que le code source resterait accessible, créant un cercle vertueux : plus de contributeurs, plus d'améliorations, plus d'utilisateurs. Les étudiants et programmeurs affluaient vers ce terrain de jeu libre.
Red Hat et Debian lancèrent les premières distributions commerciales, assemblant des logiciels précompilés pour simplifier l'installation. Les interfaces graphiques KDE et GNOME rendirent le système accessible aux non-initiés. Linux sortait des laboratoires pour conquérir les bureaux.
Le manchot Tux, mascotte du projet, raconte une anecdote savoureuse. Lors de vacances dans l'hémisphère sud, Torvalds rencontra un pingouin qui lui mordit la main. Cet incident cocasse inspira plus tard le choix du symbole. L'humour n'était jamais loin dans cette aventure.
Linux développa sa propre philosophie. Chaque outil accomplit une seule tâche, mais la réalise parfaitement. L'interface traite fichiers et périphériques d'entrée-sortie de façon uniforme. Les utilisateurs combinent ces outils simples pour créer des fonctionnalités sophistiquées, personnalisant leur environnement selon leurs goûts.
La robustesse impressionne : un programme défaillant ne fait pas s'effondrer le système entier. La mémoire de chaque processus reste cloisonnée, empêchant les interférences non autorisées. L'environnement de développement intègre nativement une panoplie d'outils de programmation.
Linux est la transformation d'un projet étudiant en phénomène planétaire. Il fait tourner des serveurs web, des supercalculateurs et nos appareils mobiles Android. Une communauté internationale de développeurs prouve qu'elle peut créer et maintenir un système d'exploitation sophistiqué, bousculant les modèles propriétaires établis. Le petit noyau de Linus a grandi jusqu'à défier les géants de l'industrie, portant les couleurs du développement collaboratif et de l'ouverture du code source.