ANNÉES 1990

IBM Simon

Quand IBM dévoile en 1992 le Simon Personal Communicator, personne ne mesure vraiment la portée de cette invention. L'idée paraît presque saugrenue : fusionner un téléphone portable avec un assistant personnel numérique dans le même boîtier. Les ingénieurs d'IBM imaginent un terminal mobile qui ferait tout à la fois : téléphoner, organiser ses rendez-vous, envoyer des messages électroniques. Une vision qui dépasse ce que le marché attend.

BellSouth Cellular lance la commercialisation en 1994. Prix affiché : 900 dollars, une somme rondelette qui équivaut à environ 1 960 dollars actuels. L'appareil impressionne par ses dimensions : 20,3 sur 6,4 sur 3,8 centimètres. Certains le comparent à un talkie-walkie militaire tant il paraît massif. Sous ce châssis noir se cache pourtant une technologie d'avant-garde : processeur compatible x86, modem fax intégré, slot pour carte PCMCIA Type II et surtout un écran LCD tactile de 11,4 sur 3,8 centimètres.

Car c'est bien là la révolution du Simon : son écran tactile. Fini le clavier physique traditionnel, l'utilisateur interagit directement avec ses doigts ou un stylet. Cette approche bouleverse les codes établis. L'interface graphique présente onze applications préinstallées qui couvrent les besoins quotidiens. Agenda, carnet d'adresses, calculatrice, bloc-notes, messagerie électronique, fax, téléphonie bien sûr. Le Simon intègre un navigateur web, fonctionnalité quasi-inexistante en 1994 sur les terminaux mobiles.

Le système d'exploitation, développé sur mesure, propose une interface intuitive avec des icônes claires. Passer d'une fonction à l'autre se fait d'une simple pression sur l'écran. On peut griffonner des notes à la main, dessiner des croquis, rédiger et expédier des courriers électroniques. La mémoire embarquée stocke toutes ces données tandis que l'emplacement PCMCIA ouvre des perspectives d'extension intéressantes.

Hélas, le succès ne suit pas. À peine 2 000 exemplaires sortent des chaînes de production. La plupart reviennent chez BellSouth et finissent détruits. Les raisons de cet échec commercial ? Le prix d'abord, prohibitif pour beaucoup. L'autonomie ensuite, décevante. Le poids aussi, rédhibitoire pour un usage quotidien. L'ergonomie enfin, perfectible malgré les innovations.

Mais le vrai problème vient d'ailleurs. En 1994, les réseaux ne suivent pas. L'infrastructure mobile reste balbutiante, les débits dérisoires, la couverture inégale. Comment exploiter pleinement un navigateur web quand la connexion peine à afficher une page de texte ? Les utilisateurs cherchent avant tout la mobilité et la simplicité. Un téléphone qui téléphone, point final. Le Simon arrive dix ans trop tôt.

Cette expérience malheureuse cache pourtant une réussite conceptuelle remarquable. IBM anticipe des usages qui ne se généraliseront qu'une quinzaine d'années plus tard. L'iPhone d'Apple en 2007 reprend nombre d'idées du Simon : écran tactile, interface graphique intuitive, convergence des fonctions. Les premiers smartphones Android s'inscrivent aussi dans cette lignée.

L'histoire du Simon rappelle une vérité de l'innovation technologique : la technique ne suffit pas. Un produit peut être techniquement parfait et commercialement désastreux si l'écosystème n'est pas mûr. Les réseaux, les usages, les mentalités doivent évoluer de concert. IBM l'apprend à ses dépens mais cette leçon enrichit la compréhension des marchés mobiles.

Trente ans après, le Simon fascine encore les passionnés d'informatique. Premier terminal à marier communication et organisation personnelle, il pose les jalons conceptuels des smartphones actuels. Son échec commercial n'efface pas sa valeur historique. Il témoigne d'une époque où les constructeurs osaient des paris technologiques audacieux sans besoin précis, quitte à essuyer des revers cuisants.

IBM avait imaginé l'informatique de poche avant l'heure. Les ingénieurs rêvaient d'un appareil unique capable de gérer tous les besoins numériques de son propriétaire. Le Simon n'a pas conquis les consommateurs de son époque, mais cette vision prématurée de 1994 domine aujourd'hui le marché mobile.