ANNÉES 2000

Apple iPhone

En janvier 2007, Steve Jobs monte sur la scène du Macworld à San Francisco pour présenter un appareil dont presque personne ne connaissait l'existence. Deux années de secret absolu ont précédé ce moment. Seuls trois dirigeants d'AT&T avaient pu voir l'iPhone avant sa révélation au grand public. Jobs avait négocié directement avec l'opérateur américain un partenariat exclusif qui allait redessiner les rapports de force dans le monde des télécommunications.

Le marché des téléphones en 2007 ressemblait à ce qu'il était quelques années auparavant. BlackBerry dominait avec ses claviers physiques, Palm proposait ses Treo, et les utilisateurs s'accommodaient d'interfaces complexes qui demandaient un vrai temps d'apprentissage. Internet sur mobile restait une expérience frustrante, la messagerie fonctionnait tant bien que mal, et l'idée d'un téléphone vraiment intuitif paraissait hors de portée.

L'iPhone arrive avec son écran tactile de 3,5 pouces et une idée simple : on touche directement ce qu'on veut faire. Pas de stylet, pas de clavier caché sous l'écran. Les doigts suffisent, et la surface réagit à plusieurs points de contact simultanés. Apple a breveté cette technologie multipoint et l'a placée au cœur d'un appareil qui prétend être trois choses à la fois : un téléphone, un iPod, et un moyen de naviguer sur Internet. Cette convergence n'avait jamais vraiment fonctionné auparavant.

Jobs applique à l'iPhone sa maniaquerie habituelle. Il scrute chaque vis, examine les courbes du boîtier sous tous les angles, et va jusqu'à faire refaire l'emballage parce que la bande adhésive ne se trouve pas exactement où elle devrait être. Chez Apple, le déballage du produit compte autant que le produit. Cette obsession du détail traduit une vision particulière de ce que doit être un objet technologique : quelque chose qui fonctionne avant qu'on ait lu le mode d'emploi.

Quand l'iPhone arrive dans les magasins en juin 2007, les files d'attente se forment spontanément. Apple et AT&T vendent deux versions : 499 dollars pour 4 Go, 599 dollars pour 8 Go. Ces prix n'effraient personne. L'entreprise vise modestement 1% du marché mondial pour 2008, soit 10 millions d'unités. Elle dépassera largement cet objectif.

La distribution rompt avec les habitudes du secteur. Pas question de voir l'iPhone chez Best Buy ou RadioShack. Apple impose ses propres magasins et ceux d'AT&T comme seuls points de vente. Cette restriction donne entièrement à Apple le contrôle de la présentation de l'appareil et de l'expérience d'achat. Les revendeurs traditionnels rongeront leur frein pendant des mois.

Techniquement, l'iPhone accumule les trouvailles comme le détecteur de proximité qui éteint l'écran quand on approche le téléphone de l'oreille. Un capteur de luminosité ajuste la brillance selon la lumière ambiante. Un accéléromètre fait pivoter l'affichage quand on tourne l'appareil. Le système d'exploitation dérive d'OS X et gère le multitâche avec une efficacité qui étonne les observateurs. Apple a construit matériel et logiciel en même temps, les faisant dialoguer dès la conception. Ses concurrents séparent ces deux mondes.

Le succès transforme Apple. L'entreprise abandonne le mot « Computer » dans sa raison sociale au profit de Apple Inc., tout simplement. Ce changement reflète la réalité d'une société qui ne vend plus seulement des ordinateurs depuis longtemps. L'iPhone accélère cette mutation et fait basculer le centre de gravité vers les appareils mobiles.

La culture du secret règne dans l'entreprise. Les équipes travaillent sur des fragments de projet sans voir l'ensemble. Seule une poignée de responsables connaît la vision complète. Cette compartimentation frustre certains ingénieurs mais garantit que rien ne fuite avant les annonces officielles. Jobs dirige l'ensemble depuis une structure très centralisée, refusant de créer des divisions autonomes qui pourraient diluer le contrôle.

L'iPhone débarque au Royaume-Uni et en France fin 2007, puis en Asie l'année suivante. Dans chaque pays, Apple reproduit le schéma américain : un seul opérateur, un accord exclusif, une distribution maîtrisée. Ces pratiques soulèvent des questions juridiques en Europe, où la vente liée d'un téléphone à un opérateur unique bute sur certaines réglementations. Apple négocie au cas par cas.

Les concurrents réagissent comme ils peuvent. Nokia lance son N95 avec des capacités multimédia renforcées. D'autres fabricants se précipitent sur les écrans tactiles, souvent sans comprendre que la réussite d'Apple tient autant à l'interface logicielle qu'au matériel. Le marché bascule en quelques mois : ce que l'iPhone propose est la nouvelle référence.

En 2008, Apple ouvre l'App Store et change encore les règles. Les développeurs externes peuvent créer des applications et les vendre directement aux utilisateurs. L'iPhone gagne ainsi des milliers de fonctions que personne n'avait imaginées au départ. Un écosystème économique naît presque instantanément, attirant programmeurs indépendants et grandes entreprises.

L'université Harvard estime la valeur de la publicité gratuite générée par le lancement de l'iPhone à 400 millions de dollars. Apple n'a presque rien dépensé en campagnes traditionnelles. Les médias ont fait le travail gratuitement, relayant chaque annonce, chaque file d'attente, chaque première impression. Cette réussite marketing repose sur une préparation minutieuse et un sens aigu du spectacle.

La valeur boursière d'Apple double dans les douze mois qui suivent. Les analystes comprennent que l'iPhone n'est pas un produit parmi d'autres mais le nouveau pilier de l'entreprise. Jobs avait vu juste : un appareil qui combine téléphone, lecteur multimédia et navigateur Internet dans une interface fluide peut changer les usages. C'est une rupture dans l'histoire de l'informatique mobile et des télécommunications.