ANNÉES 1990

VMware

IBM avait déjà inventé la virtualisation dans les années 1960. Les ordinateurs centraux de l’époque permettaient à des utilisateurs de partager les ressources d’une même machine physique à plusieurs systèmes virtuels. Mais cette technologie resta confinée aux mainframes pendant des décennies, jusqu’à ce qu’une petite équipe de l’université Stanford décide de la transposer sur les processeurs x86.

Au milieu des années 1990, le professeur Mendel Rosenblum et ses étudiants tentaient de construire un supercalculateur. Pour faire tourner différents systèmes d’exploitation sur leur prototype, ils expérimentèrent la virtualisation. Les résultats dépassèrent leurs attentes. Rosenblum comprit alors qu’il tenait quelque chose de plus grand qu’un simple projet universitaire. Il fonda VMware en 1998 avec son épouse Diane Greene, Edouard Bugnion, Scott Devine et Edward Wang.

L’idée de départ était simple : les centres de données gaspillaient leurs ressources. Les serveurs tournaient à 10 ou 15% de leur capacité car ils étaient dimensionnés pour absorber les pics d’activité. Le reste du temps, processeurs et mémoire restaient inutilisés. La virtualisation permettrait de faire tourner plusieurs charges de travail sur une seule machine physique.

VMware Workstation 1.0 sortit en 1999. Il demandait un Pentium II à 266 MHz et 64 Mo de RAM. Cette première version supportait MS-DOS 6, Windows 95/98/NT, Red Hat Linux 5.0 et quelques autres systèmes. Le défi technique était considérable : l’architecture x86 n’avait jamais été pensée pour la virtualisation. Les ingénieurs durent ruser.

Leur solution combinait deux approches. L’exécution directe pour le code applicatif non privilégié, la traduction binaire dynamique pour le code système. Cette méthode hybride donnait des performances correctes tout en isolant les machines virtuelles les unes des autres. C’était une prouesse : personne n’avait réussi à virtualiser proprement l’architecture x86 jusque-là.

ESX Server 1.5 débarqua en 2002. Cet hyperviseur pouvait gérer 64 machines virtuelles simultanées avec 3,6 Go de RAM chacune. Contrairement à Workstation qui s’installait sur un système d’exploitation existant, ESX tournait directement sur le matériel nu. Les performances s’en trouvaient améliorées. Cette année-là, VMware décrocha son premier brevet (US 6397242) pour ses techniques de virtualisation x86.

L’année suivante marqua l’arrivée de vMotion. Cette technologie changeait la donne : on pouvait déplacer une machine virtuelle d’un serveur physique vers un autre sans coupure de service. Plus besoin d’arrêter les applications pour faire de la maintenance. VMware lança aussi vCenter Server, une console centralisée pour piloter tout l’environnement virtuel.

EMC Corporation racheta VMware en 2004 pour 635 millions de dollars. L’entreprise ouvrit des bureaux au Royaume-Uni, en Chine, en Inde et en Irlande. Trois ans plus tard, EMC décida d’introduire VMware en bourse tout en conservant 90% du capital. L’action était proposée à 29 dollars. Elle termina sa première journée à 51 dollars, valorisant la société à 19,1 milliards de dollars.

VMware vSphere sortit en 2009. Cette plateforme intégrait de nombreuses fonctionnalités avancées de gestion des ressources virtuelles. Les choses s’accélérèrent en 2013 avec NSX pour virtualiser les réseaux et vSAN pour le stockage. La virtualisation ne se limitait plus aux serveurs : infrastructure réseau et stockage passaient eux aussi par la couche logicielle.

Entre-temps, les processeurs avaient évolué. AMD et Intel ajoutèrent des extensions matérielles dédiées à la virtualisation (AMD-V et VT-x). VMware adapta ses produits pour en tirer parti. Ces fonctionnalités matérielles facilitaient la virtualisation des systèmes 64 bits et boostaient les performances.

Dell racheta EMC en 2015 et hérita ainsi de VMware. L’entreprise garda son autonomie opérationnelle et poursuivit ses développements. Elle s’investit dans des projets environnementaux comme Carbon Neutrality, visant à diminuer les émissions de CO2 des centres de données. En 2023, Broadcom a finalisé son acquisition de VMware.

Un chiffre résume l’impact de VMware au-delà de son propre hyperviseur : dès 2009, le nombre de serveurs virtuels dépassait celui des serveurs physiques. La virtualisation x86 avait transformé l’industrie. Elle réduisait les coûts d’infrastructure, optimisait l’utilisation des ressources et apportait de la souplesse aux systèmes d’information. Elle a aussi été fondatrice des techniques du cloud computing : automatisation, élasticité des ressources, tout reposait sur ces mécanismes de virtualisation.

En rendant la virtualisation accessible sur l’architecture x86, VMware a modernisé la gestion des infrastructures. Son succès a poussé d’autres acteurs à développer leurs propres solutions, comme AWS Nitro, créant une émulation qui profite à tous.