NGINX
Igor Sysoev avait un problème. En 2002, cet ingénieur russe travaillait pour Rambler, un portail internet qui voyait affluer des centaines de milliers de connexions simultanées. Les serveurs peinaient. Apache, la solution dominante de l'époque, montrait ses failles : chaque connexion réclamait ses propres ressources système, créant une lourdeur qui devenait insoutenable quand le trafic grimpait. Sysoev cherchait autre chose, une approche différente pour gérer cette avalanche de requêtes.
Il se lance alors dans l'écriture d'un nouveau serveur web, qu'il baptise NGINX (prononcé engine-x). Son architecture rompt avec les conventions : au lieu d'allouer un processus ou un thread par connexion, le logiciel adopte un modèle asynchrone et événementiel. Un processus maître supervise l'ensemble, quelques processus enfants se répartissent le travail, et cette poignée de composants suffit à traiter des milliers de requêtes en parallèle, pour une économie de ressources spectaculaire.
En octobre 2004, Sysoev publie la version 0.1.0. Il choisit cette date en référence au lancement de Spoutnik, clin d'œil au premier satellite artificiel. Le code est distribué sous licence BSD, libre d'accès. Les premiers à tenter l'aventure sont des sites estoniens et russes comme rate.ee ou zvuki.ru, qui utilisent NGINX pour servir leurs fichiers MP3. La nouvelle recrue fait ses preuves.
Le logiciel gagne du terrain, d'abord dans la sphère russophone, puis au-delà. Les administrateurs système découvrent ses talents : servir du contenu statique avec une vélocité remarquable, jouer le rôle de proxy inverse, répartir la charge entre plusieurs serveurs, gérer le cache ou encore servir de passerelle FastCGI. NGINX se montre polyvalent, fiable, rapide. Sa réputation traverse les frontières.
Sept ans après la première version publique, en 2011, Sysoev et Maxim Konovalov fondent NGINX, Inc. L'idée ? Proposer du support commercial et des fonctionnalités avancées tout en préservant la version open source. Les investisseurs réagissent vite : BV Capital et Runa Capital injectent 3 millions de dollars dès octobre 2011. D'autres levées suivent : 10 millions en 2013, 20 millions en 2014, 43 millions en 2018. L'entreprise développe NGINX Plus, une offre payante qui complète la version communautaire avec des capacités étendues de monitoring et d'analyse.
F5 Networks rachète NGINX en mars 2019 pour 670 millions de dollars, validation éclatante de l'importance du logiciel dans l'infrastructure web contemporaine. Mais l'histoire prend une tournure inattendue en décembre de la même année : une perquisition frappe les bureaux moscovites de NGINX. Rambler, l'ancien employeur de Sysoev, revendique la propriété intellectuelle du code. L'affaire se dénoue grâce à l'intervention de Sberbank, actionnaire de Rambler, mais l'épisode laisse des traces.
Sur le terrain technique, NGINX continue d'évoluer. Il intègre HTTP/2, affine ses mécanismes de compression et de cache, manipule les en-têtes avec souplesse. La mémoire partagée sert à stocker le cache, gérer la persistance des sessions, contrôler le débit. Cette efficacité séduit : en 2022, plus de 33% des sites web mondiaux tournent sur NGINX, dépassant Apache dans différentes catégories. Des plateformes comme WordPress.com lui font confiance. Le logiciel s'adapte aux architectures modernes, microservices et cloud compris.
Janvier 2022 : Sysoev annonce son départ de NGINX et F5. Il laisse derrière lui un projet qui a redessiné l'infrastructure du web. Son dernier né, NGINX Unit, lancé en 2017, vise les environnements multilingues et les architectures en microservices. L'héritage demeure.
De Rambler aux serveurs du monde entier, le logiciel a grandi pendant que le web changeait de visage. Son succès tient à des choix architecturaux astucieux, une approche pragmatique des questions de performance, et un équilibre réussi entre code ouvert et modèle économique viable.