Apache Web Server
Le serveur web Apache naît en 1995, mais son histoire commence deux ans plus tôt avec le NCSA HTTPd. En 1993, Rob McCool développe au National Center for Supercomputing Applications de l'Université de l'Illinois ce premier serveur HTTP portable. Distribué gratuitement avec son code source, le logiciel connaît un succès immédiat. Les administrateurs de sites web l'adoptent massivement, préférant cette solution gratuite aux serveurs commerciaux de Netscape qui coûtent plusieurs milliers de dollars. Le NCSA HTTPd est alors le serveur le plus déployé sur Internet.
Mais en 1994, l'équipe originale quitte le NCSA pour rejoindre Netscape, McCool compris. Le développement s'arrête net. Les utilisateurs se retrouvent avec un logiciel figé, certes fonctionnel mais perfectible. Ils avaient pris l'habitude de corriger les bogues par eux-mêmes, d'ajouter des fonctions selon leurs besoins, puis de partager ces modifications sur les listes de discussion sous forme de patches. Brian Behlendorf fait partie de ces contributeurs actifs ; il a notamment créé un système d'authentification par mot de passe pour le site Hotwired.
Face à l'abandon du projet, un petit groupe de webmasters décide de reprendre le flambeau. En février 1995, huit programmeurs bénévoles dont Brian Behlendorf et Roy Fielding créent la liste de diffusion « new-httpd » pour coordonner leurs travaux. Deux mois plus tard, en avril, ils publient leur première version : la 0.6.2, construite sur NCSA HTTPd 1.3 et enrichie des correctifs développés par la communauté.
L'origine du nom Apache divise encore aujourd'hui. La fondation a longtemps expliqué qu'il rendait hommage à la tribu amérindienne des Apaches, connue pour son endurance et ses talents guerriers. Pourtant, entre 1996 et 2001, la FAQ du projet avançait une autre explication : « a patchy server », un serveur rapiécé, allusion directe aux nombreux correctifs appliqués au code original. Brian Behlendorf a successivement validé les deux versions, suggérant qu'elles coexistent peut-être toutes deux.
En décembre 1995 arrive Apache 1.0. Robert Thau pilote cette réécriture complète du code, baptisée en interne « Shambhala ». Cette version introduit une architecture modulaire qui change tout et simplifie l'ajout de nouvelles fonctions. Le développement se décentralise, l'innovation vient de partout dans la communauté, et les résultats ne se font pas attendre. Dès avril 1996, Apache est le serveur web le plus utilisé sur Internet. Il n'a jamais quitté cette première place depuis.
Le projet s'inspire du fonctionnement de l'IETF et de sa devise : « rough consensus and running code ». Les règles restent simples. Chacun peut contribuer, mais seuls les développeurs principaux votent pour les versions officielles. L'entrée de nouveaux membres votants exige une nomination et l'unanimité des membres existants. Ce système préserve la cohérence du projet tout en restant ouvert.
Apache s'impose grâce à ses innovations techniques. L'hébergement virtuel, disponible dès l'été 1995, répond à un besoin criant des fournisseurs d'accès Internet. Cette fonction pouvant gérer plusieurs sites web sur un seul serveur, jusqu'à 10 000 sites sur une seule machine. Les solutions commerciales ne proposent rien de tel. Le code source accessible offre un autre avantage décisif : les utilisateurs modifient le logiciel selon leurs besoins, sans attendre qu'un éditeur daigne implanter une nouvelle fonction ou corriger un bogue.
IBM s'intéresse à Apache en 1998. Le géant informatique cherche un serveur web pour sa gamme Websphere. Plutôt que ses propres solutions, il choisit Apache, reconnaissant sa supériorité technique. IBM comprend où réside la valeur : non dans le serveur, mais dans les services et les extensions propriétaires comme les systèmes de commerce électronique. Cette collaboration marque le début d'une relation durable. IBM contribue en retour au développement d'Apache, enrichissant le projet de son expertise.
La structuration du projet franchit une nouvelle étape en 1999 avec la création de l'Apache Software Foundation, une organisation à but non lucratif. Cette évolution règle les aspects légaux et administratifs tout en préservant l'indépendance et la culture collaborative du projet. L'ASF développe progressivement un portefeuille de projets, dont Tomcat, l'implémentation de référence de l'architecture Java J2EE.
L'équipe de développement principale compte une quinzaine de personnes, réparties entre les États-Unis, la Grande-Bretagne, le Canada, l'Allemagne et l'Italie. Contrairement aux clichés, ces développeurs ne sont pas des adolescents passionnés mais des professionnels aguerris : doctorants, docteurs en informatique, développeurs chevronnés, chefs d'entreprise. Les développeurs principaux produisent environ 80% des nouvelles fonctions, mais plus de 400 personnes ont contribué au code et plus de 3 000 ont signalé des problèmes.
Apache domine le marché malgré une concurrence féroce. Microsoft intègre son Internet Information Server à Windows NT dès 1996, sans jamais dépasser 30% de parts de marché. D'autres acteurs se positionnent sur des niches, Zeus pour les sites à très forte fréquentation par exemple. Certains disparaissent, comme le serveur de Netscape qui avait pourtant atteint 10% du marché.
En septembre 2009, Apache sert plus de 54% des sites web mondiaux et plus de 66% des sites les plus fréquentés. Cette domination s'auto-entretient : la large adoption génère des retours d'expérience et des contributions qui renforcent la qualité et la stabilité du logiciel, attirant à leur tour de nouveaux utilisateurs.
Cette réussite a inspiré d'innombrables autres projets et façonné les pratiques du développement open source.