ANNÉES 1990

BeOS

En 1990, Jean-Louis Gassée et Steve Sakoman quittent Apple pour fonder Be Inc. Leur projet est de créer un système d'exploitation totalement neuf, capable de tirer parti des machines modernes sans traîner le boulet de la compatibilité avec l'existant. Apple traverse alors une période difficile, son vieux système montrant ses limites face aux progrès du matériel.

BeOS naît de cette volonté de repartir d'une page blanche. Les ingénieurs de Be construisent un système pensé d'abord pour le multimédia, sans se soucier des compromis habituels. Le multithreading traverse toutes les couches du système, chaque tâche se divise en fils d'exécution multiples pour exploiter au mieux les ressources. Le système de fichiers BFS en 64 bits intègre des capacités de base de données et un journal pour protéger les données. La gestion du multiprocesseur symétrique s'avère soignée, ce qui fait que BeOS tourne plus vite sur un Pentium 233 avec 64 Mo de mémoire que Mac OS X sur des machines huit fois plus musclées.

Les démonstrations de 1995-1996 impressionnent. BeOS fait tourner simultanément plusieurs fenêtres de rendu 3D temps réel, lit de la vidéo et navigue sur le web sans broncher, là où les systèmes concurrents peinent. Apple, cherchant désespérément un remplaçant moderne pour son système vieillissant, engage des discussions pour racheter Be Inc. en 1996. Les négociations échouent sur le prix. Apple se tourne vers NeXT, ramenant Steve Jobs dans la maison qu'il avait créée.

Be Inc. poursuit sa route et vise le marché PC Intel à partir de 1998, tout en gardant sa version PowerPC. Le système séduit par son interface élégante, sa réactivité et ses trouvailles techniques comme les requêtes dynamiques dans le système de fichiers. Les utilisateurs apprécient la stabilité, la rapidité d'exécution, la gestion fine des attributs de fichiers.

Mais BeOS ne parvient pas à percer. Les applications manquent cruellement. Les développeurs hésitent à investir du temps sur une plateforme qui compte peu d'utilisateurs, et les utilisateurs attendent des applications avant d'adopter le système. Le serpent se mord la queue. Windows écrase le marché PC, les fidèles du Mac restent sur leur plateforme, l'espace se fait étroit pour un nouveau venu.

Be Inc. tente un virage en 1999 vers les appareils Internet émergents. Trop tard. Les investisseurs se lassent de financer un projet qui ne trouve pas son public. L'entreprise ferme en 2001 et cède ses brevets à Palm.

L'histoire ne s'arrête pas complètement là. Haiku, un projet open source, reprend le flambeau et reconstitue BeOS dans l'esprit. Certaines idées du système, la gestion avancée des métadonnées ou l'architecture orientée multimédia, infusent ailleurs.

BeOS raconte les difficultés d'un marché où l'excellence technique ne suffit pas. Le timing joue son rôle : BeOS arrive probablement trop tard pour bousculer les systèmes installés. Reste l'empreinte d'une architecture moderne, d'une attention aux performances qui continue d'inspirer. Le système montre qu'en se libérant des contraintes historiques, on peut atteindre des résultats remarquables.

La leçon porte sur l'écosystème logiciel. Sans applications populaires, un système si brillant soit-il s'étiole. Cette réalité pèse encore sur les stratégies actuelles, où bâtir une communauté de développeurs compte autant que les prouesses techniques.

L'échec commercial de BeOS n'efface pas l'apport technique ni les questions soulevées sur les dynamiques du marché.