ANNÉES 1990

AltaVista

En 1995, Paul Flaherty, chercheur chez DEC, eut une idée pendant ses vacances. Il voulait démontrer la puissance du processeur Alpha que son entreprise venait de développer. De cette intuition allait naître AltaVista, le premier véritable moteur de recherche du Web. Deux ingénieurs de DEC, Michael Burrows et Louis Monier, prirent en charge le développement du projet.

L'infrastructure reposait sur deux machines aux noms évocateurs : Scooter et Turbo Vista. La première, équipée d'un disque dur de 20 gigaoctets et d'un gigaoctet de mémoire vive, parcourait les pages web. La seconde, avec 250 gigaoctets de stockage et deux gigaoctets de RAM, stockait les données et renvoyait les résultats. Cette configuration représentait alors une puissance de calcul impressionnante.

AltaVista apportait une rupture technique majeure. Pour la première fois, un moteur indexait le texte intégral des pages web. Ses prédécesseurs se contentaient des titres et des en-têtes. L'interface, volontairement minimaliste, offrait pourtant des fonctions avancées : recherche par mots-clés, recherche de phrases exactes, restriction des résultats à un domaine particulier.

Le succès fut immédiat. Dès le lancement, 300 000 requêtes affluèrent chaque jour. Deux ans après, ce chiffre atteignait 80 millions. En 1998, une étude menée auprès de chercheurs professionnels révéla qu'AltaVista était leur moteur préféré à 45%, loin devant HotBot qui récoltait 20% des suffrages.

La rapidité de traitement des requêtes, rendue possible par l'architecture du processeur Alpha, faisait la différence. Le moteur proposait des fonctions innovantes comme la recherche multilingue et la traduction automatique via son service Babel Fish. Sa base de données contenait plus de 16 millions de pages web en 1996, un chiffre qui grossissait sans cesse.

Mais l'histoire d'AltaVista illustre comment une avance technologique peut fondre faute de vision stratégique. En 1998, Compaq racheta DEC. L'année suivante, sous la direction de Rod Schrock, AltaVista abandonna son interface épurée pour se transformer en portail web. L'entreprise voulait concurrencer Yahoo!. Cette décision diluait pourtant l'expertise principale d'AltaVista dans la recherche d'information.

En 1999, Compaq vendit 83% des parts d'AltaVista à CMGI, propriétaire du moteur de recherche Lycos. CMGI prépara une introduction en bourse, mais l'éclatement de la bulle internet contraignit l'entreprise à y renoncer. Pendant ce temps, Google, fondé en 1998, gagnait du terrain grâce à son focus exclusif sur la recherche et son algorithme PageRank.

En 2003, Overture Services acquit AltaVista, avant d'être racheté par Yahoo!. Le moteur de recherche pionnier se retrouva intégré à la plateforme Yahoo!, perdant son identité propre. Le 8 juillet 2013, Yahoo! mit fin à l'existence d'AltaVista, redirigeant son domaine vers son propre moteur de recherche.

L'héritage d'AltaVista est pourtant significatif dans l'histoire du Web. Son architecture technique influença les moteurs de recherche ultérieurs. Il établit le standard de la recherche en texte intégral à grande échelle. Son interface simple et efficace inspira de nombreux concurrents, notamment Google.

L'échec d'AltaVista s'explique par plusieurs éléments. DEC considérait initialement le moteur comme un simple démonstrateur technologique plutôt qu'une opportunité commerciale. Les changements fréquents de propriétaire empêchèrent toute stratégie cohérente sur le long terme. La transformation en portail web trahissait une incompréhension des attentes des utilisateurs, qui privilégiaient la simplicité et l'efficacité de la recherche.

Sur le plan technique, AltaVista avait pourtant tout bon. Son crawler, nommé Scooter, indexait des millions de pages. Le moteur proposait des opérateurs de recherche avancés comme NEAR pour mesurer la proximité des termes. Il fut le premier à analyser les métadonnées des pages web et à recourir à l'analyse linguistique pour améliorer les résultats.

Le déclin d'AltaVista coïncida avec la montée de Google, qui perfectionna des concepts introduits par son prédécesseur. Google ajouta la notion de popularité des pages dans son algorithme de classement, là où AltaVista se concentrait principalement sur la pertinence textuelle. Cette évolution répondait mieux aux besoins des utilisateurs confrontés à un web en expansion rapide.

La disparition d'AltaVista marqua la fin d'une époque pionnière du Web, où l'innovation technique pure ne suffisait plus à garantir le succès face à des concurrents maîtrisant mieux les aspects commerciaux et marketing.