WebRTC
WebRTC est une technologie née de la rencontre entre les navigateurs web et la communication temps réel. Ses racines plongent dans plusieurs décennies d'évolution des protocoles internet.
Retour en 1996. La publication du Real-time Transport Protocol (RTP) dans le RFC 1889 jette les bases de ce qui deviendra WebRTC. Ron Frederick, l'un des auteurs de ce protocole, avait commencé dès octobre 1992 des expérimentations avec la carte de capture vidéo Sun VideoPix. Son but était de créer un outil de visioconférence réseau basé sur la multidiffusion IP. Le projet s'appelle « nv » (Network Video tool) et s'inspire de « vat », un outil de conférence audio développé par LBL qui utilisait un protocole de session léger pour gérer les participants.
La compression vidéo représentait un enjeu technique considérable. Frederick voulait obtenir un flux acceptable dans une bande passante limitée à 128 kbps, soit la capacité d'une ligne ISDN standard. Cela exigeait un facteur de compression d'environ 20 pour la taille d'image et la fréquence visées. Frederick parvint à développer une technique innovante qui fit l'objet d'un brevet (US5485212A) sur la compression vidéo logicielle pour la téléconférence.
La première version de nv sort en novembre 1992. Elle retransmet certaines sessions de l'IETF dans le monde entier. L'impact est immédiat : environ 200 sous-réseaux dans 15 pays peuvent recevoir cette diffusion, et entre 50 et 100 personnes utilisent nv durant cette période. Le succès se confirme lors de différents ateliers internationaux, notamment l'Australian NetWorkshop et le MultiG workshop sur les réalités virtuelles distribuées en Suède.
Frederick rend le code source public en février 1993. Il introduit ensuite un nouveau système de compression basé sur les ondelettes, et ajoute le support de la vidéo couleur. Le protocole réseau utilisé par nv et d'autres outils de conférence Internet sert de base au protocole RTP que l'IETF normalise. RTP est un standard incontournable, d'abord publié dans les RFC 1889-1890, puis révisé dans les RFC 3550-3551.
L'évolution de nv se poursuit avec des portages sur différentes plateformes matérielles et périphériques de capture vidéo. La NASA choisit cet outil pour diffuser en direct la couverture des missions de la navette spatiale. En 1994, Frederick enrichit nv avec des algorithmes de compression développés par d'autres, incluant des systèmes matériels comme le format CellB de la carte de capture SunVideo.
Cette histoire précoce des communications temps réel sur Internet esquisse WebRTC. Les défis rencontrés par les pionniers comme Frederick ont établi les bases des protocoles modernes. La multidiffusion IP permettait une distribution efficace des données vers de multiples destinataires, une approche différente de l'architecture unicast adoptée plus tard par WebRTC.
Le passage de la multidiffusion à l'unicast s'explique par des raisons pratiques. La complexité de mise en œuvre de la multidiffusion dans les réseaux existants a conduit à privilégier des solutions plus simples à déployer. Cette évolution a nécessité l'introduction de nouvelles architectures, comme les SFU (Selective Forwarding Units), pour gérer la distribution des flux médias entre participants.
L'histoire de WebRTC prend un tournant avec l'arrivée de Serge Lachapelle. Sa passion pour les logiciels de communication remonte aux années 1990, où il développe un projet pour rejoindre des appels vidéo directement depuis un navigateur. Cette expérience le conduit à cofonder Marratech, une entreprise spécialisée dans la visioconférence de groupe. Google acquiert Marratech en 2007 et intègre une expertise précieuse dans son équipe.
Le développement de la messagerie vocale et vidéo de Gmail constitue une étape intermédiaire significative. Cette réalisation implique l'intégration complexe de différents composants : l'audio sous licence GIPs, la vidéo de Vidyo et le réseau via libjingle. Justin Uberti relève le défi technique de faire fonctionner ensemble ces systèmes aux API disparates, ce qui nécessite des connaissances approfondies en réseaux, cryptographie et médias.
Le lancement du projet Chrome chez Google ouvre un nouveau chapitre. L'ambition d'enrichir les capacités du navigateur, combinée à une volonté d'abandonner l'API NPAPI pour des raisons de sécurité, crée un contexte favorable à l'émergence de WebRTC. L'architecture sandbox de Chrome, qui isole les opérations potentiellement dangereuses dans des processus distincts, influence la conception sécurisée de WebRTC.
La naissance de WebRTC répond à trois objectifs principaux. D'abord, simplifier le développement d'expériences de communication temps réel. Ensuite, promouvoir une communication humaine ouverte et non entravée. Enfin, garantir la sécurité par défaut. Pour concrétiser cette vision, Google acquiert et rend open source quelques technologies clés, notamment celles d'On2 pour la vidéo et de Global IP Solutions pour les communications temps réel.
La standardisation de WebRTC représente un effort sans précédent. Elle nécessite la collaboration de deux organismes de normalisation (IETF et W3C) et de centaines d'experts internationaux. Harald Alvestrand, fort de son expérience à l'IETF, initie le processus. Une réunion informelle à Maastricht en 2010 rassemble des développeurs de Google, Cisco, Ericsson, Skype, Mozilla et Linden Labs. Les bases de la spécification sont posées.
WebRTC s'appuie sur l'héritage des technologies existantes. Il évite de réinventer des solutions déjà éprouvées. La décision de ne pas standardiser la signalisation, traitée par SIP et d'autres protocoles, illustre cette approche pragmatique. Cette stratégie concentre les efforts sur l'innovation plutôt que sur la redéfinition de concepts établis.
L'utilisation de WebRTC dans le cloud gaming démontre sa polyvalence. Les avancées en intelligence artificielle améliorent la qualité des communications, notamment par la suppression du bruit de fond. Cette extension des usages témoigne de la robustesse et de la flexibilité de l'architecture WebRTC. La collaboration internationale et l'engagement en faveur de standards ouverts ont créé une plateforme qui continue d'innover et de s'adapter aux nouveaux usages.