ANNÉES 2000

Skype

Nous sommes en 1998. Niklas Zennström travaille pour Tele2, un opérateur téléphonique suédois, lorsqu'il propose à sa direction un projet de téléphonie par Internet. L'idée ne trouve pas preneur sur le moment, mais elle continue de travailler l'esprit de Zennström. Avec le Danois Janus Friis, il lance d'abord Kazaa, ce logiciel de partage de fichiers en peer-to-peer qui fera parler de lui, avant de revenir à son projet initial : la téléphonie sur Internet.

En 2000, le portail Everyday.com rassemble une équipe au sein de laquelle Zennström et Friis y retrouvent trois développeurs estoniens : Jaan Tallinn, Ahti Heinla et Priit Kasesalu. Toivo Annus les rejoint bientôt. Ces développeurs viennent de Bluemoon, une société estonienne où ils ont acquis leur savoir-faire technique en créant des jeux vidéo à l'époque soviétique. Le groupe forme le noyau qui donnera naissance à Skype.

La technologie peer-to-peer, celle que l'équipe a rodée avec Kazaa, devient le cœur du système. Les utilisateurs communiquent directement entre eux, sans transiter par des serveurs centraux. Les coûts d'infrastructure fondent, la qualité des communications grimpe. Le nom Skype vient de Sky peer-to-peer, d'abord pensé comme « Skyper », puis raccourci quand ils constatent que le nom de domaine n'est pas disponible.

Trouver des financements s'avère ardu. Les controverses juridiques qui entourent Kazaa ont écorné la réputation des fondateurs. Il faut attendre juillet 2002 pour que le fonds Draper Richards accepte d'investir 250 000 dollars contre 5% du capital. Une valorisation modeste qui se révélera, par la suite, un placement spectaculaire.

Le 29 août 2003, Skype ouvre ses portes au public. Une vingtaine de personnes ont développé ce logiciel qui propose des appels gratuits d'ordinateur à ordinateur. La simplicité d'usage et la qualité sonore séduisent d'emblée. Le premier jour, 10 000 personnes téléchargent l'application. Quelques mois plus tard, elles sont un million.

L'entreprise cultive un style bien à elle. Les bureaux n'affichent aucune enseigne, héritage des déboires juridiques de Kazaa qui ont appris aux fondateurs la discrétion. À Tallinn, une piscine gonflable trône dans la salle de réunion. L'équipe code au fil de l'eau : dès qu'une fonctionnalité est conçue, elle est intégrée au logiciel.

En 2004, Skype lance SkypeOut. Le service s'ouvre aux appels vers les téléphones fixes et mobiles, à prix cassés. Les appels entre utilisateurs Skype restent gratuits, mais c'est le début de la monétisation. Les investisseurs se pressent. L'entreprise lève 18 millions de dollars auprès d'Index Ventures et Bessemer Venture Partners, entre autres.

La croissance fulgurante attire les géants. En septembre 2005, eBay met la main sur Skype pour 2,6 milliards de dollars. Les développeurs estoniens sont millionnaires du jour au lendemain, mais la culture d'entreprise commence à se fissurer. Les tensions montent entre les équipes de Tallinn et celles de Londres. L'intégration d'une startup dans une grande entreprise montre ses limites et les relations se dégradent vite. Les fondateurs ont conservé la propriété intellectuelle de la technologie peer-to-peer via leur société Joltid, ce qui crée une situation inextricable. Microsoft rachète finalement Skype en 2011 pour 8,5 milliards de dollars. Une nouvelle page se tourne.

Sous la houlette de Microsoft, Skype évolue. Les révélations d'Edward Snowden en 2013 montrent que le service, autrefois réputé pour sa confidentialité, collabore désormais avec les agences de renseignement. La startup rebelle est devenue un acteur institutionnel du monde numérique.

L'impact de Skype sur les télécommunications reste massif. Le service a rendu les appels internationaux gratuits accessibles à tous, popularisé la vidéoconférence. En 2012, Skype gère 167 milliards de minutes d'appels internationaux, plus que tous les opérateurs télécoms traditionnels réunis.

Les fondateurs ont pris des chemins différents. Jaan Tallinn investit dans des projets liés à la survie de l'humanité ; il considère désormais le temps plus précieux que l'argent. L'équipe estonienne, malgré sa fortune, garde une certaine modestie. Pas de dépenses ostentatoires, des investissements réfléchis.

Skype a transformé un projet technique ambitieux en outil de communication universel. Le service a montré la puissance du peer-to-peer et l'importance d'une interface simple. Une technologie peut évoluer, passant de l'innovation de rupture à l'institutionnalisation, tout en restant utile à des millions de personnes chaque jour.