Stéphane FOSSE

Acorn Archimedes : le pari britannique sur l'architecture RISC


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L'Acorn Archimedes, lancé en juin 1987, marque l'arrivée du premier ordinateur personnel équipé d'un processeur RISC 32 bits, l'ARM. Cette machine britannique offrait une puissance de calcul quatre fois supérieure à ses concurrents tout en consommant moins d'énergie, posant ainsi les fondations de l'architecture ARM qui domine aujourd'hui les smartphones et tablettes. Pourtant, malgré ses prouesses techniques, l'Archimedes n'a jamais dépassé le marché éducatif britannique.

Des machines à sous aux ordinateurs personnels

L'histoire commence en 1978 avec Roger Wilson, étudiant en mathématiques et informatique à Cambridge. Hermann Hauser, physicien autrichien de 28 ans diplômé de Cambridge, dirige alors CPU, une jeune entreprise qui consulte pour des fabricants de machines à sous. Ces appareils électroniques remplaçaient progressivement les anciens systèmes à relais, mais posaient un problème inattendu : les briquets piézo-électriques jetables émettaient une impulsion électromagnétique de 1 kilovolt suffisante pour déclencher les paiements. Wilson conçoit un dispositif anti-fraude utilisant un récepteur radio large bande pour détecter ces impulsions et bloquer les gains.

Cette collaboration débouche sur un défi plus ambitieux. Hauser propose à Wilson de concevoir un ordinateur personnel complet pendant les vacances d'été. Wilson relève le pari et livre l'Acorn System One en mars 1979, construit autour du processeur MOS 6502 à 70 livres sterling par correspondance. Tout est développé en interne : circuits logiques, assembleurs, désassembleurs, éditeurs, interpréteurs BASIC. Cette philosophie du « tout fait maison » deviendra la signature d'Acorn.

Le System One rencontre un succès surprenant dans un marché naissant. En 1978, Clive Sinclair avait lancé le MK14 à 39,95 livres, un kit rudimentaire assemblé par Steve Furber, alors étudiant en doctorat en aérodynamique qui s'intéressait aux microprocesseurs. L'approche d'Acorn se distinguait par sa conception intégrale plutôt que l'utilisation de schémas de référence. Cette différence technique attire l'attention et positionne Acorn comme un acteur sérieux face au ZX80 de Sinclair sorti en 1980, puis au ZX81 en 1981.

La course au BBC Micro

Le marché britannique de l'informatique personnelle explose au début des années 1980, alimenté par les subventions gouvernementales pour équiper les écoles. Entre vingt et trente marques se disputent un public qui découvre l'informatique, mais aucun standard ne s'impose. La BBC, qui prépare l'émission The Computer Programme, décide de définir sa propre machine de référence pour résoudre ce chaos d'incompatibilités.

Acorn travaille alors sur le Proton, successeur de l'Atom. Chris Curry, cofondateur d'Acorn, promet à la BBC une démonstration conforme aux spécifications exigeantes de l'organisme. Délai : une semaine. Le cahier des charges impose un processeur Zilog Z80, alors que le Proton repose sur le 6502. L'équipe, désormais rejointe par Furber, travaille sans interruption. À l'aube du jour J, le matériel fonctionne mais sans système d'exploitation. Wilson dispose de deux heures pour porter l'OS et installer ce qui deviendra BBC BASIC. La machine « s'anime » au dernier moment. Acorn décroche le contrat.

Le BBC Micro, commercialisé en 1981, installe Acorn dans le paysage éducatif britannique. Wilson supervise l'intégralité du projet : conception, documentation, négociations techniques. Sa maîtrise des aspects techniques et relationnels marque un tournant dans la culture de l'entreprise. Cette réussite donne à Acorn les moyens d'envisager une rupture radicale avec les architectures établies.

ARM : penser différemment le processeur

En 1983, Acorn engage la réflexion sur le successeur du BBC Micro. Les processeurs dominants du marché – Intel 8086, Motorola 68000, National Semiconductor 32016 – sont jugés inadaptés. Ces architectures CISC (Complex Instruction Set Computer) multiplient les instructions complexes pour gagner en compacité de code, mais au prix de circuits volumineux et gourmands en énergie. Wilson et Furber s'intéressent aux travaux académiques sur l'architecture RISC menés notamment à Berkeley et Stanford dans les années 1970.

Le principe RISC inverse la logique : un jeu d'instructions réduit, chaque instruction s'exécutant en un cycle d'horloge, avec un maximum de registres pour minimiser les accès mémoire. Cette simplicité permet des fréquences d'horloge plus basses tout en maintenant des performances élevées grâce à l'efficacité d'exécution. Wilson conçoit le jeu d'instructions, Furber s'occupe de l'implémentation matérielle. Le projet ARM (Acorn RISC Machine) démarre avec un objectif précis : remplacer le MOS 6502 par un processeur 32 bits moderne sans les inconvénients des solutions commerciales existantes.

Le premier prototype ARM fonctionne en avril 1985. L'équipe découvre avec surprise que le processeur exécute du code sans être branché à l'alimentation, les fuites électriques du circuit suffisant à le faire tourner. Cette anecdote illustre l'efficacité énergétique extraordinaire de la conception. L'ARM consomme une fraction de l'énergie d'un Intel 80286 ou d'un Motorola 68000 à performances équivalentes. Cette caractéristique, initialement contrainte par les composants mémoire dynamique bon marché utilisables avec des horloges lentes, devient l'atout stratégique du processeur.

Quatre puces pour un ordinateur

Acorn ne se contente pas de concevoir un processeur. Entre 1985 et fin 1986, trois puces périphériques complètent l'architecture : VIDC (Video Controller), MEMC (Memory Controller) et IOC (Input/Output Controller). Ces quatre composants forment un ensemble cohérent où chaque puce est optimisée pour collaborer avec les autres via pipelining et autres techniques d'accélération.

Le VIDC gère l'affichage couleur avec un, deux, quatre ou huit bits par pixel, soit de la monochrome à 256 couleurs. Il intègre une palette de 16 mots permettant de choisir parmi 4096 couleurs, avec convertisseurs numérique-analogique embarqués pour sortie RGB directe. Il contrôle également un curseur matériel jusqu'à trois couleurs et les paramètres de synchronisation VGA programmables. La cadence pixel varie entre 8 et 24 MHz selon les modes, autorisant une résolution maximale de 1024×1024 en monochrome ou 640×512 en 16 couleurs. Le VIDC pilote aussi huit canaux audio stéréo, une intégration inhabituelle qui simplifie l'architecture globale.

Le MEMC adresse et rafraîchit jusqu'à 4 Mo de RAM, avec traduction d'adresses logiques vers physiques pour supporter un espace d'adressage logique de 32 Mo. Cette fonction autorise la mémoire virtuelle sur disque et la protection mémoire pour le multitâche, une capacité alors rare sur micro-ordinateurs. Le MEMC joue aussi le rôle de contrôleur DMA pour les tampons vidéo, audio et curseur. Il génère l'horloge processeur et tous les signaux de synchronisation système, centralisant le contrôle temporel de la machine.

L'IOC gère les interruptions, le bus système, plusieurs temporisateurs, l'interface clavier série et la logique de communication avec les périphériques. L'intégration fonctionnelle des quatre puces réduit drastiquement le nombre de composants annexes. Les cartes Archimedes affichent une simplicité inhabituelle pour l'époque, avec peu de circuits de « glue logic » habituellement nécessaires pour faire dialoguer des puces hétérogènes.

Juin 1987 : l'Archimedes arrive

Acorn dévoile l'Archimedes en juin 1987 dans la continuité du BBC Micro, mais avec une ambition commerciale élargie. Quatre modèles composent la gamme initiale : A305, A310, A410 et A440. Les A300 visent le marché éducatif et domestique avec le logo BBC, les A400 ciblent les professionnels sous marque Acorn. Le A305 débute à 799 livres avec 512 Ko de RAM, le A310 à 875 livres avec 1 Mo. Les A400 intègrent disques durs, mémoire étendue et quatre slots d'extension podule.

Tous les modèles partagent le même boîtier métallique compact, ventilé, avec lecteur de disquette 3,5 pouces en façade inclinée ergonomiquement. Les disquettes se formatent en 800 Ko ou 640 Ko pour compatibilité avec le BBC Master. Les modèles A400 incluent quatre connecteurs d'extension par défaut et Econet d'origine. Ports série RS-423 et parallèle équipent tous les modèles. L'alimentation intégrée produit un bruit de ventilation modéré. Le clavier reprend la disposition IBM Enhanced à 101 touches, avec une touche COPY héritée du Beeb. Les A300 arborent des touches de fonction rouges, clin d'œil nostalgique aux utilisateurs du BBC Micro. Une souris mécanique trois boutons complète l'équipement standard.

Les performances annoncées font sensation : 4 MIPS à 8 MHz avec le processeur ARM2 gravé en 2 microns. Les versions de développement A500, gravées en 3 microns et légèrement plus lentes, ont servi aux programmeurs internes et externes pendant les mois précédant le lancement. Les tests internes évoquent des pointes à 18 MIPS, chiffres que la communication publique tempère prudemment. Le disque dur Winchester de 20 Mo du A440 accède aux données sans délai de rotation grâce à la vitesse du ARM qui ingère les secteurs aussi vite que le disque tourne. Sur IBM XT, le processeur nécessite six rotations entre chaque lecture, imposant des secteurs entrelacés.

Arthur et RISC OS

Le système d'exploitation Arthur équipe les premiers Archimedes. Modulaire comme son prédécesseur sur BBC, il sépare système de fichiers et noyau. Deux systèmes cohabitent : ADFS (Advanced Disk Filing System), descendant de celui du Master avec hiérarchie de répertoires, et ANFS (Advanced Network Filing System) pour Econet. Basculer entre les deux s'effectue en tapant ADFS ou ANFS au prompt.

L'interface en ligne de commande ressemble à celle du BBC : prompt astérisque, commandes *FX familières aux utilisateurs du Beeb. Les noms de fichiers ne comportent pas d'extension de type. Arthur distingue fichiers texte horodatés, texte brut et binaires, tous portant une adresse de chargement. Taper le nom d'un fichier provoque son chargement automatique, Arthur identifiant les programmes BASIC et les exécutant sans intervention. La gestion mémoire rompt avec CP/M ou MS-DOS : les fichiers se chargent à n'importe quelle adresse, facilitant la cohabitation de plusieurs programmes et le chargement direct de données en RAM vidéo. Une image s'affiche simplement en tapant son nom.

Trente paramètres système stockés en CMOS RAM se consultent via STATUS et se modifient avec CONFIGURE. Les touches de fonction acceptent des chaînes assignées dynamiquement par KEY, avec codes de contrôle intégrables. Tout fichier texte de commandes s'exécute en batch via EXEC, ces fichiers se créant sans éditeur grâce à BUILD qui redirige la saisie clavier. Arthur gère graphiques et son nativement, contrairement à l'IBM PC où ces fonctions nécessitent un accès matériel direct. Modes et couleurs d'écran changent depuis le prompt par codes de contrôle, le tracé de points s'effectuant de même.

Arthur évolue vers RISC OS 2 en 1989, puis RISC OS 3 en 1991. RISC OS apporte l'interface graphique WIMP (Windows, Icons, Menus, Pointer) qui masque Arthur au démarrage. Les fenêtres se redimensionnent, se superposent en couleur, avec barres de défilement horizontal et vertical, case de zoom plein écran et croix de fermeture. La souris fonctionne selon la logique Xerox originale : bouton gauche pour sélectionner, central pour menu contextuel apparaissant sous le curseur, droit pour modifier. Les menus surgissent là où se concentre le regard, pas en haut d'écran.

Une barre épaisse en bas d'écran contient de grandes icônes, approche différente des menus déroulants en haut qui auraient pu attirer les foudres juridiques d'Apple. Cinq accessoires résident en permanence : horloge, calculatrice, agenda-calendrier, bloc-notes et palette de couleurs. Les listes de répertoires s'obtiennent en ouvrant les icônes de disque. Le redimensionnement des fenêtres se fait en tirant le coin inférieur droit avec le bouton Sélection, le déplacement avec le bouton Modification. L'ARM exécute ces manipulations instantanément sans latence perceptible, exploit d'autant plus remarquable que le WIMP est écrit intégralement en BBC BASIC.

BBC BASIC V et développement

BBC BASIC V, cinquième version du langage créé par Wilson, bénéficie d'extensions structurelles et graphiques. IF... THEN... ELSE... ENDIF s'étend sur plusieurs lignes pour blocs structurés, WHILE... ENDWHILE apparaît, un CASE apporte le branchement multiple. Fonctions et procédures se regroupent en bibliothèques RAM invocables par nom. Les numéros de ligne deviennent optionnels, autorisant un style proche de Pascal. L'éditeur plein écran intégré remplace l'ancien éditeur ligne, bien que celui-ci reste accessible aux aficionados.

BASIC V accède aux 4 Mo d'espace mémoire, permettant des programmes substantiels. Les opérations sur tableaux entiers traitent tous les éléments par constante en une instruction : DIM A(1000) suivi de A() = A() * 8. Les opérations arithmétiques entre tableaux de même dimension s'effectuent directement, la multiplication matricielle entre vecteurs et matrices 2D est native. Les primitives graphiques incluent MOVE, LINE, POINT, plus PLOT m,X,Y où le paramètre m sélectionne parmi 255 modes de tracé : lignes, triangles, rectangles, cercles, ellipses, arcs, segments, pleins ou vides, solides ou pointillés. RECTANGLE, CIRCLE et ELLIPSE sont des cas particuliers de PLOT simplifiés. ELLIPSE trace des ellipses dans n'importe quelle orientation. RECTANGLE FILL admet l'extension TO pour déplacer ou copier une zone rectangulaire vers une autre position, équivalant à un bitblit haut niveau.

L'absence notable concerne les polygones remplis généraux, bien que PLOT permette le remplissage par inondation de contours. Ces primitives s'exécutent avec une rapidité sidérante : le remplissage de cercles et rectangles paraît instantané. Des commandes *FX et VDU définissent fenêtres de défilement et graphiques, affichent du texte dans les modes graphiques. SYS invoque directement les routines système depuis BASIC. Les opérateurs d'indirection ?, !, $ accèdent à la mémoire de manière plus élégante que PEEK et POKE. CALL exécute du code machine au besoin. Ces fonctionnalités combinées autorisent l'écriture de programmes graphiques professionnels en BASIC interprété.

La démonstration Desktop, les éditeurs de polices et sprites tournent en BASIC. La souris se gère par MOUSE X,Y,BUTTON qui retourne position et état des boutons à chaque appel. MOUSE RECTANGLE limite la zone de déplacement du curseur. Un programme de dessin fonctionnel s'écrit en 77 lignes et deux heures. Le système réserve de l'espace mémoire pour stocker des sprites, images graphiques manipulables comme objets uniques. L'éditeur de sprites fourni permet le dessin assisté par souris dans n'importe quel mode d'écran, donc jusqu'à 256 couleurs, sans limite de taille autre que la mémoire allouée. Les sprites plein écran sont possibles.

Un sprite dessiné se sauvegarde en RAM sous un nom, puis s'affiche via PLOT et ce nom. L'opération est assez rapide pour animer. Les sprites se sauvegardent sur disque par SSAVE et se rechargent par SLOAD. Beaucoup de programmes démarrent par des fichiers batch chargeant une série de sprites. La vitesse d'exécution de BASIC V dépasse celle de la plupart des interpréteurs, grâce au ARM. Pour les programmes dominés par arithmétique ou graphiques, compiler n'apporte guère d'avantage. BASIC V montre sa faiblesse sur les boucles intensives : le crible d'Ératosthène itère en 8,7 secondes, performance moyenne. Les applications exigeantes comme simulations temps réel justifieraient un langage compilé.

Acorn propose compilateurs C et Fortran, systèmes Lisp et Prolog, assembleur et débogueur. Twin, éditeur programmeur puissant, utilise deux fenêtres et intègre courrier électronique Econet pour échanger code source entre développeurs en réseau. L'implémentation du système Reduce 4 de mathématiques symboliques sur A440 4 Mo devient sérieuse en termes de vitesse et d'espace de travail. La puissance et l'adressage étendu commencent à placer l'Archimedes dans la catégorie des stations de travail plutôt que des micro-ordinateurs.

Vingt modes graphiques et capacités sonores

Arthur supporte vingt modes graphiques utilisant de 20 à 160 Ko de mémoire. Les couleurs disponibles vont de deux à 256. Le mode 15, maximum sur moniteur couleur standard, affiche 640×256 en 256 couleurs. La palette fonctionne par groupes : 64 couleurs de base sélectionnables par paquets de 16, chaque couleur se déclinant en quatre teintes obtenues par ajout progressif de blanc. Les 64 couleurs de base se choisissent parmi 4096 au total. Cette organisation offre une gamme chromatique suffisante pour un réalisme quasi-photographique. Les modes 18 à 20 fournissent 512 lignes verticales et nécessitent un moniteur Multisync pour s'afficher. Le mode Teletext 7 du BBC Micro persiste pour compatibilité. Les modes texte varient de 40×25 à 132×32 caractères en 16 couleurs maximum.

Le système audio pilote huit canaux stéréo. La génération sonore reste rudimentaire comparée aux puces dédiées comme Ensoniq, mais la puissance du ARM compense par synthèse logicielle. Le disque Welcome contient des démonstrations exploitant ces capacités. Le jeu GAME1, signé D. Braben, simule le vol d'une soucoupe en forme de cheddar au-dessus d'un paysage en perspective 3D complète. La soucoupe se dirige dans toutes les directions, le paysage vallonné couvert d'arbres et de maisons se déroule en dessous. L'engin obéit à la gravité, chaque étincelle d'échappement et projectile du canon suit une trajectoire balistique réaliste, l'eau produit des éclaboussures en vol rasant. Ces calculs de perspective et physique particulaire pour chaque image doivent s'achever en moins d'un rafraîchissement d'écran pour maintenir l'illusion de fluidité.

L'éditeur de polices s'inspire du Metafont de Donald Knuth. Au lieu de définir les caractères comme bitmaps sur grille, il permet de dessiner des squelettes de caractères par lignes et courbes, puis de les « étoffer » avec des plumes définies par l'utilisateur. Les effets cursifs comme la copperplate s'obtiennent en définissant des plumes obliques. Un menu de sérifs s'applique aux caractères. La machine convertit en italique n'importe quelle police en ajustant une ligne d'inclinaison à l'angle désiré en degrés. La partie dessin de l'éditeur emprunte aux techniques CAO pour tracer courbes et lignes en « élastique » à la souris. Avec de la pratique, des créations de polices d'allure professionnelle deviennent accessibles.

Le programme reste pour l'instant une démonstration, les polices créées ne s'utilisant pas dans l'Archimedes. La résolution VGA standard ne rend justice à de telles polices qu'en très grande taille, une imprimante laser ou une photocomposeuse serait nécessaire. Arthur permet de remplacer la police système par une police logicielle, mais limitée à une grille 8×8. Une autre démonstration affiche du texte automatiquement mis à l'échelle, la taille de police s'agrandissant et se rétrécissant selon le redimensionnement de fenêtre, en plusieurs fontes, avec anti-aliasing en trois niveaux de gris pour adoucir les bords dentelés. On devine qu'une version future d'Arthur fournira cette mise à l'échelle comme service système, rendant les polices sophistiquées utilisables.

Benchmarks et comparaisons

Dick Pountain, testeur du magazine PCW en août 1987, utilise un système de développement A500 prêté par Acorn. Cette machine, non commercialisée, sert au développement logiciel interne et a été distribuée à des éditeurs tiers pendant les mois précédant la sortie. Elle ressemble au A410 avec disque dur 20 Mo, un lecteur de disquette et 2 Mo de mémoire, mais monte les puces ARM gravées en 3 microns légèrement plus lentes que les versions 2 microns de production. Le logiciel système est à divers stades de développement, certaines sections incomplètes.

Les benchmarks Store et Retrieve ne fonctionnent pas à cause d'un bug ADFS, mais Acorn indique environ 23 secondes sur disque dur et 20 secondes sur disquette. Grafscrn, basé sur le tracé de points, ne reflète pas bien les performances graphiques réelles. Un test sur tracés de lignes et remplissages de surfaces aurait mieux illustré la vitesse exceptionnelle. Les résultats mesurés donnent : Intmath 0,37 seconde, Realmath 0,41 seconde, Trig/log 2,31 secondes, Textscrn 6,67 secondes, Grafscrn 6,78 secondes en mode 1.

Pountain note : « Le A500 donne l'impression d'être l'ordinateur le plus rapide que j'aie jamais utilisé, et de loin. Les benchmarks ne rendent pas justice au sentiment de puissance qui s'en dégage. Pratiquement tout ce que vous faites se produit instantanément, et il faut un calcul de Mandelbrot de taille conséquente pour croire que quoi que ce soit puisse le ralentir. » Il précise que cette puissance se traduit immédiatement en résultats à l'écran, programmables en BASIC sans formation de six mois. L'Archimedes mérite de réussir dans l'éducation comme le BBC B avant lui, mais pourrait aussi pénétrer le marché professionnel grâce au type de puissance devenu nécessaire en publication assistée par ordinateur et CAO, à une fraction du coût d'un Mac II ou IBM PS/2 modèle 80.

Prix et positionnement commercial

Le A305 avec 512 Ko de RAM, lecteur 3,5 pouces 640 Ko, clavier, souris et système d'exploitation coûte 799 livres hors TVA. Le A310 avec 1 Mo de RAM s'affiche à 875 livres. Le A410 avec 1 Mo, quatre slots podule, bus coprocesseur et lecteur de disquettes débute à 1 399 livres. Le A440 avec 4 Mo de RAM, lecteur de disquettes et disque dur 20 Mo atteint 2 299 livres. Un moniteur monochrome se vend 50 livres supplémentaires, le moniteur couleur 200 livres, tous prix hors TVA.

Ces tarifs positionnent l'Archimedes au-dessus des ordinateurs domestiques mais nettement sous les stations de travail professionnelles. Un IBM PC compatible bas de gamme commence vers 500 livres mais offre moins de performances. Un Commodore Amiga avec ses capacités multimédia se vend environ 500 livres également. Le prix de l'Archimedes reflète sa nature hybride : trop cher pour concurrencer les machines de jeu, pas assez positionné entreprise pour justifier l'investissement logiciel des sociétés. Le marché éducatif britannique, où la réputation du BBC Micro joue, reste la cible naturelle. Quelques professionnels de CAO et création graphique adoptent la machine pour ses performances, mais sans bibliothèque logicielle étoffée, l'adoption stagne.

Témoignage d'un utilisateur sept ans plus tard

En juillet 1995, Jonathan Barnes écrit dans PCW qu'il continue d'utiliser son Archimedes A310 acheté en décembre 1987 chez Watford Electronics. Il ne recherche pas l'économie mais trouve que le logiciel adapté à ses besoins d'auteur n'a pas évolué au point de justifier un changement de matériel. La machine produit et reproduit du texte facilement. Simple, fiable, discrète en usage, elle n'interfère pas avec le processus créatif. La composition de texte reste aussi « transparente » qu'avec sa machine à écrire précédente.

L'Archimedes dispose de son propre multitâche GUI en ROM, idéal pour la publication assistée. RISC OS, également en ROM, démarre la machine presque instantanément. Le ROM contient aussi un BASIC structuré pratique avec assembleur intégré et accès complet à RISC OS. Le second lecteur 5,25 pouces était fourni par Watford Electronics. À part une mise à niveau RISC OS, l'ajout d'un disque dur et d'un silencieux de ventilateur, la machine reste « entièrement non reconstruite », comme son propriétaire se plaît à le dire.

Le moniteur Hitachi monochrome vert, hérité du Apple II de son frère, affiche une image nette, propre et stable. L'Archimedes se révèle robuste et bien conçu. La touche Caps Lock a cessé de fonctionner en 1991, mais aucun autre problème matériel n'est survenu. Les crashs logiciels résultent toujours d'erreurs de l'utilisateur. Barnes regrette qu'Acorn n'ait impacté que les marchés éducatif et amateur, citant cela comme exemple classique de l'échec britannique à exploiter ses propres technologies. Une couverture presse « inepte et biaisée » dans certains médias n'a pas aidé, reconnaissant que PCW a fait exception.

Les propriétaires d'Acorn sont devenus « les raseurs de pub des années 90 » à force de prosélytisme. Barnes précise néanmoins que s'il devait aujourd'hui acheter une machine rapide en tant qu'indépendant, il n'achèterait pas un Pentium mais un RISC PC infiniment évolutif et polyvalent, au même prix, servi par des logiciels natifs excellents et abordables. Avec l'émulateur PC ou un processeur 486 embarqué, le RISC PC ferait aussi tourner Windows si souhaité. S'il ne pouvait s'offrir un RISC PC, il achèterait un Archimedes d'occasion.

L'héritage qui dépassera la machine

L'Acorn Archimedes représente un échec commercial mais un succès technique durable. Confiné au marché éducatif britannique et à quelques passionnés, il n'a jamais atteint les volumes nécessaires pour créer un écosystème logiciel robuste. Les développeurs concentraient leurs efforts sur PC, Macintosh et dans une moindre mesure Amiga. Sans logiciels populaires ni jeux grand public, l'Archimedes restait cantonné aux niches éducative et semi-professionnelle. Sa production cesse en 1995 après huit ans d'existence, période courte pour un ordinateur personnel.

Le processeur ARM, en revanche, suivra un destin radicalement différent. En 1990, Acorn sépare la division ARM en société indépendante, ARM Holdings, qui licence l'architecture plutôt que de fabriquer des puces. Ce modèle économique inédit dans l'industrie des semi-conducteurs permet à ARM de se diffuser largement sans capital industriel lourd. Apple adopte ARM pour le Newton en 1993, Nokia pour ses téléphones GSM, puis l'ensemble de l'industrie mobile converge vers cette architecture économe en énergie dans les années 2000.

Aujourd'hui, plus de 95 % des smartphones intègrent un processeur ARM. Tablettes, montres connectées, objets connectés, routeurs, téléviseurs intelligents, automobiles, systèmes embarqués par milliards utilisent des dérivés de la puce conçue en 1983-1985 par Wilson et Furber pour succéder au modeste MOS 6502. L'efficacité énergétique initialement imposée par les contraintes budgétaires d'Acorn est devenue l'avantage concurrentiel déterminant dans un monde où la batterie limite l'usage. Les principes RISC qu'Acorn a popularisés sur ordinateur personnel ont fini par dominer le calcul mobile, puis progressivement les serveurs et maintenant certains ordinateurs portables.

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Références

  • Dick Pountain, « Acorn Archimedes », Personal Computer World, août 1987, pp. 98-104. Test détaillé du système de développement A500 avec spécifications techniques complètes, benchmarks et analyse de BBC BASIC V.
  • Jonathan Barnes, « Acorn Archimedes A310 », Personal Computer World, juillet 1995, p. 434. Témoignage d'utilisation à long terme sept ans après l'achat.
  • Chris Bidmead, « ARM creators Sophie Wilson and Steve Furber », The Register, 2 mai 2012.