Stéphane FOSSE

SMT Goupil, le renard de la micro-informatique française


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De 1979 à 1991, la Société de Micro-informatique et Télécommunications a incarné l'ambition française de construire une industrie informatique indépendante. Née d'un club d'amateurs à Issy-les-Moulineaux, portée par les commandes publiques, elle s'est effondrée sous le poids de sa dépendance à l'État et d'une gestion opaque.

Quand les amateurs inventaient l'informatique personnelle

À la fin des années 1970, la micro-informatique n'existe pas encore comme industrie. Les ordinateurs sont des machines imposantes, coûteuses, réservées aux grandes entreprises et aux administrations. IBM domine le marché mondial des gros systèmes. Pourtant, l'invention du microprocesseur par Intel en 1971 a ouvert une brèche. Des passionnés commencent à rêver d'ordinateurs à échelle humaine.

En France, cette effervescence prend forme dans les clubs Microtel, fédération d'associations créée en février 1978 sous le patronage de la Direction Générale des Télécommunications et du Centre National d'Étude des Télécommunications. Ces clubs rassemblent des profils variés : techniciens, étudiants, ingénieurs, agents des PTT. Ils échangent schémas et programmes, s'entraident pour construire leurs propres machines. Le premier club voit le jour à Issy-les-Moulineaux en 1977.

C'est là qu'intervient Claude Perdrillat. Centralien né en 1946, il a été chargé de la formation des ingénieurs pour les universités et le ministère de l'Industrie en 1977, puis conseiller technique à la Direction Générale des Télécommunications en 1978. Un voyage en Californie lui révèle l'ampleur du phénomène : Apple, Commodore et Tandy démontrent qu'on peut bâtir une entreprise d'ordinateurs sans être un géant industriel. À son retour, il décide d'importer cette dynamique en France.

Du prototype au SICOB : naissance du Goupil

Durant l'été 1979, le club Microtel d'Issy-les-Moulineaux se lance dans un projet ambitieux : concevoir un micro-ordinateur. L'équipe travaille bénévolement, renonce aux vacances, passe nuits et week-ends en essais et tests. Les laboratoires du CNET et de l'université Paris 6 apportent leur soutien technique. Joseph Rinaudo, lui aussi ingénieur de la DGT et président du club, participe activement au projet.

Le prototype est présenté au SICOB de septembre 1979, le grand salon informatique qui se tient au CNIT à La Défense. La machine s'appelle Goupil, du nom du renard dans le Roman de Renart. Le choix n'est pas anodin : il évoque la ruse, l'agilité, la capacité à survivre face aux prédateurs plus puissants. Le 18 décembre 1979, Perdrillat et Rinaudo fondent la Société de Micro-informatique et Télécommunications avec un capital de 800 000 francs.

Le Goupil G1 se distingue par son orientation télécommunications. Des « oreilles » de chaque côté du clavier permettent de recevoir des messages informatiques via le réseau téléphonique analogique. À l'intérieur, un microprocesseur Motorola 6808 fabriqué sous licence par Thomson. La machine est volumineuse, d'un bleu laqué un peu kitsch. Elle n'a pas de son, une résolution graphique quasi inexistante, une mémoire limitée. Ce n'est pas un ordinateur familial, c'est un outil professionnel.

L'évolution technique : du standard propriétaire à la compatibilité IBM

SMT commercialise 180 exemplaires du G1, principalement aux clubs Microtel. Le G2 arrive en septembre 1981. Il reprend l'architecture de son prédécesseur mais gagne en compacité. Le processeur reste un 6808P à 1 MHz, la mémoire peut atteindre 64 Ko, le son apparaît sur une voix. Le système d'exploitation est FLEX, un DOS propriétaire avec les commandes classiques : CAT, COPY, LIST, NEWDISK. Les machines G1 et G2 partagent une caractéristique singulière : pas de carte mère à proprement parler, mais des cartes insérées dans un fond de panier qui fournit alimentations et bus.

Roger Tallon, le designer du TGV et du train Corail, dessine le boîtier du G3 de 1982. Le clavier devient enfin séparable. Mais l'innovation majeure est technique : la machine peut accueillir jusqu'à trois cartes processeurs différentes. Un 6809 à 2 MHz pour FLEX, un Z80 à 4 MHz pour CP/M, un 8088 à 4,77 MHz pour MS-DOS. L'utilisateur bascule de l'un à l'autre par un interrupteur. Cette architecture multiplateforme répond à un dilemme stratégique : maintenir la compatibilité avec les anciens clients tout en s'ouvrant aux standards qui s'imposent.

Car IBM a lancé son PC en août 1981. La firme américaine vend plus d'un million d'unités dès 1982. Le couple Intel-Microsoft définit désormais les règles du jeu. SMT doit s'adapter ou disparaître. Le G3PC de 1984 abandonne le multiplateforme : seul le 8088 subsiste. Une carte réseau Omninet permet de relier des machines de différentes architectures dans un réseau GoupilNet pouvant connecter jusqu'à 64 postes. Le G4 de 1985 poursuit cette logique avec un processeur 80186 à 8 MHz, puis le G5 en 1987 et le G6 en 1990 deviennent totalement compatibles IBM PC AT.

Les marchés publics : bénédiction et malédiction

Le réseau de Perdrillat dans l'administration ouvre des portes. Dès le début, SMT vend à La Poste, à la Société Générale, à l'armée, à la police. Cette orientation professionnelle et institutionnelle n'est pas un choix par défaut. Elle correspond à la vocation initiale des Goupil, conçus pour les télécommunications et le travail en réseau plutôt que pour le jeu ou l'usage domestique. Une tentative de séduire le grand public avec le G3 se limitera à une brève campagne publicitaire sans lendemain.

L'arrivée de la gauche au pouvoir en 1981 accélère les choses. Le gouvernement veut promouvoir une politique industrielle nationale. Le capital de SMT passe de 800 000 francs à 2,3 millions alors même que les ventes progressent encore modestement. Le chiffre d'affaires atteint 23 millions en 1981, puis 47 millions en 1982. En 1985, le plan Informatique pour tous confie à SMT une part importante des marchés « 13 000 micros ». La société fournit 5 000 G3PC pour équiper les nanoréseaux des collèges et lycées. Ces machines, configurées avec le langage LSE, deviennent les serveurs de postes Thomson MO5 dans les établissements scolaires.

Les chiffres de vente décollent : 800 machines en 1984, 16 000 en 1985, 24 000 en 1986. L'effectif dépasse 200 salariés. SMT entre en bourse en deux temps : hors-cote en avril 1985, puis second marché en juin 1986. La croissance atteint 30 %. En mars 1987, dans l'euphorie, Perdrillat fait racheter 51 % de la société par les salariés. Le chiffre d'affaires culmine à 670 millions de francs en 1987. SMT rachète la division mini-ordinateurs de SFENA en décembre 1987, puis Normerel en décembre 1989 sous pression politique.

Mais cette dépendance aux commandes publiques, qui représentent 70 % du chiffre d'affaires pendant une décennie, constitue aussi une fragilité structurelle. Quand le gouvernement change de cap à partir de 1986, quand les restrictions budgétaires frappent les entreprises d'État, quand la concurrence de Zenith (rachetée par Bull) et de constructeurs étrangers comme Hewlett-Packard s'intensifie, SMT se retrouve exposée.

La chute du renard

En 1990, trois facteurs convergent. La commande publique se tarit. La croissance du marché tombe de 30 % à 17 %. Les usines de SMT, dimensionnées pour produire 200 000 machines par an, n'en fabriquent que 100 000 au mieux. Les marges s'effondrent, l'effet de volume ne joue plus. Les tentatives d'exportation en Europe, menées sans connaissance réelle des marchés visés, échouent les unes après les autres. Seules 10 000 machines par an trouvent preneurs à l'étranger. Les filiales ferment.

Perdrillat rend de moins en moins compte des finances aux actionnaires, c'est-à-dire aux salariés qui ont investi leurs économies. À l'automne 1990, SMT rachète Forum International, un constructeur en déroute. L'opération ressemble à un montage destiné à diluer les pertes. Fin 1990, Goupil annonce un chiffre d'affaires de 1,8 milliard de francs malgré un endettement qui dérape. La rumeur enfle. Le chiffre réel sera de 850 millions.

Siemens-Nixdorf est approché pour une cession. Les conditions sont jugées inacceptables. Le gouvernement d'Édith Cresson tente un rapprochement avec Olivetti. Mais Carlo de Benedetti découvre que la situation est bien pire qu'annoncé. SMT dépose le bilan sous contrainte de l'État en juin 1991. La mise en liquidation est prononcée le 11 juillet. Les pertes officielles dépassent 400 millions de francs.

La commission d'enquête qui suit révèle l'ampleur du désastre. Les comptes publiés étaient inexacts. Des commandes fictives avoisinaient les 200 millions de francs. L'état final établit 450 millions de pertes et 700 millions de dettes. Les 750 salariés du dernier constructeur informatique indépendant français perdent leur emploi. Le manque de vision stratégique, l'omnipotence de la direction, l'assèchement des marchés publics et la mutation du secteur ont eu raison de l'entreprise qui avait symbolisé la micro-informatique professionnelle française.

Ce qu'il reste du Goupil

Le musée des Arts et Métiers conserve aujourd'hui un fonds d'archives provenant de SMT, confié en 1991 par le directeur de la communication afin que demeure « une histoire de l'entreprise ». Ce fonds comprend des archives administratives, commerciales et techniques, des photographies des chaînes de montage, des campagnes publicitaires, et même les photos de la signature du contrat entre Microsoft et SMT par Bill Gates et Joseph Rinaudo au Pré-Catelan le 9 mai 1985.

Le musée possède également des machines de chaque génération, dont trois exemplaires du G3 aux configurations différentes. L'un d'eux provient d'un nanoréseau complet récupéré dans une école élémentaire de Nancy en 2008, avec ses six postes Thomson MO5, ses stylos optiques, ses imprimantes, et jusqu'aux bouchons de terminaison du réseau et aux câbles. Un témoignage matériel du plan Informatique pour tous.

L'histoire de SMT Goupil illustre la difficulté de concilier dynamique d'innovation et culture d'ingénieurs d'État. Contrairement aux hobbyistes américains de la Silicon Valley, ancrés dans les campus universitaires et une culture du partage, les amateurs français de Microtel évoluaient dans l'orbite de la puissance publique. Ce soutien a été nécessaire pour lancer l'aventure, mais il n'a pas constitué le socle d'une trajectoire durable. Microsoft est né d'une rupture avec la communauté des hobbyistes ; SMT est née d'une institutionnalisation progressive de la communauté Microtel. La première entreprise domine encore l'informatique mondiale. La seconde n'a pas survécu à la perte de son marché captif.

Le Goupil G3 reste néanmoins, selon les chercheurs, un « point de basculement de l'industrie micro-informatique française ». Avec lui, SMT et les autres constructeurs nationaux ont abandonné leurs architectures propriétaires pour adopter le standard IBM-Intel-Microsoft. Ce renoncement à la différenciation technique au profit de la compatibilité était peut-être inévitable. Il a aussi marqué la fin d'une époque où construire un ordinateur français différent semblait encore possible.

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Références et sources