Une faille technique exploitée à l'échelle industrielle
Pour comprendre le scandale, il faut d'abord comprendre la vulnérabilité exploitée. Dans les années 2000, les opérateurs de téléphonie mobile britanniques — Vodafone, O2, BT Cellnet — configuraient leurs messageries vocales avec des codes PIN par défaut simplistes : 0000, 1111, ou les quatre derniers chiffres du numéro de téléphone. La grande majorité des abonnés ne les modifiait jamais, faute de sensibilisation ou d'incitation de leur opérateur. Le protocole d'accès distant à la messagerie était tout aussi permissif : il suffisait de composer le numéro de la cible, d'attendre le basculement vers la boîte vocale, puis d'entrer le PIN pour accéder à tous les messages.
Glenn Mulcaire, ancien footballeur reconverti en enquêteur privé, a industrialisé cette méthode au profit du News of the World à partir de 1999. Son contrat exclusif avec le journal, signé par Greg Miskiw, rédacteur en chef adjoint, lui rapportait environ 100 000 livres sterling par an. Ses notes manuscrites, saisies lors de la perquisition policière d'août 2006, révèlent la mécanique précise : pour chaque cible, il consignait le numéro de téléphone, le « Direct Dial Mailbox number » (DDM — le numéro direct d'accès à la messagerie, évitant de composer le numéro de l'abonné), le code PIN, et parfois le mot de passe d'accès au compte chez l'opérateur pour récupérer les données de facturation détaillées et les SMS. Ces informations étaient soit devinées, soit obtenues par pretexting : Mulcaire ou ses contacts contactaient le service client de l'opérateur en se faisant passer pour la victime, extorquant les codes en fournissant des éléments d'identité collectés au préalable.
La police a saisi, lors de cette perquisition, plus de 11 000 pages de notes manuscrites, 2 978 numéros de téléphone complets ou partiels, 91 codes PIN et 30 enregistrements audio. Dans le coin supérieur gauche de chaque page figurait le nom du journaliste ou rédacteur qui avait commandité l'opération. C'est ce détail qui allait, des années plus tard, démolir la thèse du « journaliste isolé ».
Opération Nigeria, Opération Motorman : les alertes ignorées
Le scandale de 2011 n'est pas sorti de nulle part. Les signaux d'alarme s'étaient accumulés depuis la fin des années 1990, systématiquement étouffés par une combinaison de lâcheté institutionnelle et de pressions de l'empire Murdoch.
Dès 1999, l'opération Nigeria de la police métropolitaine londonienne enquêtait sur Jonathan Rees, détective privé ayant des liens étroits avec le News of the World et soupçonné d'acheter des informations à des policiers corrompus. Rees était condamné en 2000 pour tentative d'entrave à la justice et purgeait une peine de sept ans. Mais à sa sortie de prison, le journal, alors dirigé par Andy Coulson, lui passait de nouveau des commandes. Nick Davies, journaliste du Guardian, qualifiera plus tard les revenus tirés du News of the World de « source dorée » d'un « empire de la corruption » impliquant un réseau de policiers corrompus.
En 2002, l'opération Motorman du Bureau du commissaire à l'information (Information Commissioner's Office, ICO) mettait au jour un marché massif de données personnelles alimentant la presse britannique. L'enquête ciblait Steve Whittamore, enquêteur privé dont les fichiers saisis listaient plus de 13 000 commandes passées par des journaux et magazines — incluant des demandes d'accès à la base de données nationale de la police, aux fichiers des permis de conduire et aux données des opérateurs téléphoniques. L'ICO publiait ses conclusions dans deux rapports restés célèbres, What Price Privacy? (mai 2006) et What Price Privacy Now? (décembre 2006). Ces rapports documentaient des pratiques illégales impliquant au moins 27 journalistes différents, nommés dans les fichiers de Whittamore. Malgré cela, le responsable de l'opération Motorman témoignait lors d'une audition parlementaire de 2006 que son équipe avait reçu l'instruction de ne pas interroger les journalistes impliqués, les autorités étant, selon ses propres termes, « trop effrayées » pour affronter la presse.
2006 : la famille royale, premier faux dénouement
En novembre 2005, le personnel de la maison royale britannique signalait à Scotland Yard des fuites inexpliquées dans la presse concernant des détails de la vie privée du prince William — notamment un rendez-vous avec un chirurgien du genou et un arrangement confidentiel avec Tom Bradby, correspondant royal d'ITV. La police métropolitaine ouvrait l'opération Caryatid, confiée au commissaire adjoint Peter Clarke.
L'enquête aboutissait rapidement : en janvier 2006, une piste « sans ambiguïté » désignait Clive Goodman, rédacteur royal du News of the World, et Glenn Mulcaire. Les écoutes portaient principalement sur les lignes des collaborateurs de William — Jamie Lowther-Pinkerton, secrétaire privé, et Paddy Harverson, responsable de la communication du prince Charles. La messagerie d'un assistant royal avait été consultée 433 fois. En août 2006, Goodman et Mulcaire étaient arrêtés puis inculpés de conspiration pour interception de communications en violation du Regulation of Investigatory Powers Act 2000 (RIPA 2000), la loi britannique encadrant les interceptions de communications. Ils plaidaient coupables en novembre 2006 et étaient condamnés en janvier 2007 : quatre mois de prison pour Goodman, six pour Mulcaire.
Ce premier dénouement judiciaire allait se révéler être un confinement délibéré. La police métropolitaine avait en sa possession les 11 000 pages de notes de Mulcaire, avec les noms de milliers de cibles potentielles. Elle choisissait de n'informer que les personnalités relevant de la sécurité nationale — fonctionnaires, militaires, parlementaires — et seulement quelques-unes d'entre elles. Le politicien George Galloway était ainsi contacté par un policier qui lui conseillait de changer son PIN sans jamais lui dire qui avait écouté ses messages.
News International, maison mère du News of the World, défendait la thèse du « reporter isolé » : Goodman aurait agi seul, sans connaissance ni complicité de la direction. Andy Coulson démissionnait de son poste de rédacteur en chef le jour de la condamnation, mais clairait toute responsabilité directe. La Press Complaints Commission (PCC), régulateur volontaire de la presse britannique, reprenait cette version à son compte dans un rapport de 2009, validant les assurances de News International sans mener aucune investigation indépendante.
2009–2011 : le Guardian force la vérité
C'est Nick Davies, journaliste d'investigation du Guardian — auteur de Flat Earth News, une enquête sur les dérives du journalisme britannique publiée en 2008 — qui allait démolir la construction narrative de News International. Entre juillet 2009 et juillet 2011, il publiait plus de cent articles sur le sujet, s'appuyant sur des sources internes au News of the World, des documents issus de procédures civiles, et une enquête méthodique sur les flux financiers.
Le 8 juillet 2009, le Guardian révélait que News Group Newspapers avait versé plus d'un million de livres sterling pour clore des actions civiles menaçant de rendre publiques des preuves d'écoutes illégales menées par des journalistes du titre — pas seulement par Mulcaire. L'un des plaignants était Gordon Taylor, président du syndicat des footballeurs professionnels (PFA). Le dossier de la procédure Taylor contenait un élément décisif : un email intitulé « Transcript for Neville », envoyé par le journaliste Ross Hindley à Mulcaire, contenant des transcriptions de messages vocaux de Taylor. Le destinataire « Neville » désignait Neville Thurlbeck, grand reporter en chef du journal. News International avait obtenu du tribunal que ce dossier soit scellé, inaccessible au public.
Le commissaire adjoint John Yates, chargé par Scotland Yard de réévaluer le dossier en réponse aux révélations du Guardian, concluait en huit heures qu'il n'existait pas de nouveaux éléments justifiant la réouverture de l'enquête — sans avoir consulté l'essentiel des preuves disponibles. La couverture de complaisance s'étendait aux plus hauts niveaux de la police métropolitaine : le chef de la communication du Met, Dick Fedorcio, avait recruté Neil Wallis, ancien rédacteur en chef adjoint du News of the World, comme consultant en relations publiques à hauteur de 24 000 livres sterling, au moment même où le journal était sous enquête pour écoutes illégales.
Pendant ce temps, les procédures civiles se multipliaient. Sienna Miller, Steve Coogan, Max Clifford, des dizaines d'autres portaient plainte pour violation de leur vie privée. Les règlements amiables s'accumulaient, chacun assorti de clauses de confidentialité empêchant les victimes de témoigner publiquement. News International dépensait des millions pour éteindre les incendies un par un, tout en maintenant sa version officielle.
Milly Dowler : la ligne que l'on ne franchit pas
Le 4 juillet 2011, Nick Davies et sa collègue Amelia Hill publiaient l'article qui allait tout faire basculer. Milly Dowler, collégienne de 13 ans, avait disparu le 25 mars 2002 dans le Surrey. Son corps n'avait été retrouvé que six mois plus tard. Le meurtrier, Levi Bellfield, avait été condamné deux semaines avant la publication de l'article. Davies et Hill révélaient que des journalistes du News of the World avaient commandité à Mulcaire le piratage de la messagerie vocale de la jeune fille dès les premiers jours de sa disparition.
Le détail qui rendait la chose insupportable : des messages avaient été supprimés pour libérer de la place dans la boîte vocale, permettant à de nouveaux messages de s'y accumuler. Les parents, les amis de Milly avaient rappelé, constaté que la boîte était de nouveau disponible, et conclu que leur enfant vivait peut-être encore et avait elle-même effacé ses messages. Une fausse piste que les journalistes avaient créée en cherchant un scoop.
La réaction publique fut immédiate. Virgin Holidays, Ford, General Motors, The Co-operative Group et des dizaines d'autres annonceurs suspendaient leurs publicités dans le journal en quelques heures. Le 7 juillet 2011, James Murdoch, fils de Rupert et dirigeant de News International, annonçait la fermeture du News of the World. Le dernier numéro paraissait le 10 juillet 2011, après 168 ans d'existence.
La fermeture du journal était une décision de gestion de crise, pas un acte de contrition. La même semaine, James Murdoch tentait de finaliser le rachat de BSkyB, la plateforme satellitaire britannique. L'ancien Premier ministre Gordon Brown prenait la parole pour accuser l'empire Murdoch d'avoir accédé à ses données bancaires, ses dossiers juridiques et ses relevés fiscaux, et d'avoir obtenu les données médicales de son fils Fraser, atteint de mucoviscidose. Ces accusations visaient d'autres titres du groupe — The Sun et The Sunday Times — élargissant le périmètre du scandale bien au-delà du seul News of the World.
Les opérations Weeting, Elveden, Tuleta : le temps de la justice
Dès janvier 2011, Scotland Yard ouvrait l'opération Weeting, consacrée à l'interception illégale de messageries vocales. Entre 45 et 60 officiers y travaillaient, plongeant dans les 11 000 pages de notes de Mulcaire que leurs prédécesseurs avaient laissées inexploitées pendant cinq ans. L'opération Elveden, lancée en juillet 2011, ciblait la corruption policière — les paiements versés par des journalistes à des fonctionnaires en échange d'informations. L'opération Tuleta, enfin, examinait les intrusions informatiques et les autres formes d'atteinte à la vie privée au-delà du simple piratage de messageries.
Au fil des mois, les arrestations se succédaient. Rebekah Brooks, ancienne rédactrice en chef du News of the World puis PDG de News International, était arrêtée en juillet 2011. Andy Coulson, devenu directeur de la communication du Premier ministre David Cameron après avoir quitté le journal, était arrêté en janvier 2012. Les deux comparaissaient devant les tribunaux en 2014 pour complot en vue d'intercepter des communications. Brooks était acquittée ; Coulson était condamné à dix-huit mois de prison.
Le bilan judiciaire global donnait le vertige : au moment de la publication du rapport Leveson en novembre 2012, l'opération Weeting avait conduit à 28 arrestations, l'opération Elveden à 39 arrestations (dont 17 journalistes et 12 fonctionnaires en exercice), et l'opération Tuleta à 17 arrestations supplémentaires. News International avait, entre-temps, renommé son entité britannique en « News UK » et versé des dizaines de millions de livres en indemnités aux victimes.
La Leveson Inquiry : anatomie d'un système
Le 13 juillet 2011, le Premier ministre David Cameron annonçait la création d'une commission d'enquête publique présidée par le lord justice Brian Leveson. Sa mission : examiner la culture, les pratiques et l'éthique de la presse britannique — au-delà du seul News of the World. En huit mois d'audiences publiques, la Leveson Inquiry recueillait les témoignages de plus de 650 personnes : policiers, politiciens, journalistes, victimes. Six mille pages de preuves étaient versées au dossier.
Ce qui ressortait de ces auditions dépassait le scandale des écoutes. La Leveson Inquiry exposait la nature du « complexe politico-médiatique » britannique — les relations incestueuses entre l'empire Murdoch, les gouvernements successifs (travailliste comme conservateur), et les hauts responsables policiers. Rupert Murdoch rencontrait des Premiers ministres britanniques en privé avec une régularité que nul autre chef d'entreprise ne pouvait revendiquer. Rebekah Brooks textoitait David Cameron en termes d'une familiarité troublante. Les dirigeants de Scotland Yard dînaient avec les responsables du News of the World pendant que leurs subordonnés enquêtaient sur le même journal.
Le rapport Leveson, publié le 29 novembre 2012, comportait quatre volumes et plus de 1 900 pages. Sa conclusion centrale : la presse britannique avait failli à ses responsabilités envers le public avec « une persistance remarquable », la Press Complaints Commission avait été complice par son inertie, et la police métropolitaine avait gravement manqué à ses devoirs. Leveson recommandait la création d'un régulateur indépendant de la presse, reconnu par une charte royale, disposant de pouvoirs réels de sanction — tout en refusant d'instaurer un contrôle étatique de la presse.
La mise en œuvre de ces recommandations allait se heurter à une résistance organisée des éditeurs de presse. Une Charte royale sur la régulation de la presse était signée le 30 octobre 2013, mais les grandes maisons de presse refusaient de rejoindre l'IMPRESS, le seul régulateur reconnu par cette charte. L'IPSO (Independent Press Standards Organisation), créé par les éditeurs eux-mêmes, reprenait les habits de l'ancienne PCC sans en avoir la légitimité formelle. En 2024, l'article 40 du Crime and Courts Act 2013 — qui devait contraindre les journaux à rejoindre un régulateur reconnu sous peine de sanction financière en cas de litige — était finalement abrogé par le Media Act 2024. La régulation de la presse britannique demeurait, en pratique, essentiellement volontaire.
Un scandale qui n'a pas de fin judiciaire
Le scandale du News of the World a révélé que le piratage de messageries vocales n'était pas une exception : il était la norme dans plusieurs groupes de presse. La Leveson Inquiry documentait des pratiques similaires dans d'autres titres. En 2023, la High Court britannique concluait que Mirror Group Newspapers s'était livré à des atteintes à la vie privée « généralisées et habituelles » par des méthodes illégales similaires. Le prince Harry, duke de Sussex, obtenait en 2024 des dommages et intérêts de 140 600 livres contre Associated Newspapers, déclarant dans un communiqué que l'affaire concernait « une pratique systémique d'actes illégaux et scandaleux, suivie de dissimulations et de destruction de preuves ».
D'un point de vue technique, ce scandale reste l'illustration la plus documentée de ce qu'on appelle en sécurité informatique un « faible point d'entrée » : des données hautement personnelles compromises non pas par une attaque sophistiquée, mais par la persistance de configurations par défaut non modifiées, combinée à du social engineering bas de gamme. Les opérateurs téléphoniques ont modifié leurs procédures dans la foulée, imposant des codes personnalisés à l'activation. Mais la leçon fondamentale — que la sécurité des systèmes repose autant sur les comportements humains que sur les technologies — reste d'une actualité permanente.
Ce qui distingue l'affaire du News of the World d'un simple scandale de presse, c'est son architecture systémique. Le piratage n'était pas une dérive individuelle mais une pratique éditoriale, financée, encadrée, protégée par des relations de pouvoir qui traversaient la police, la justice et le gouvernement. Pendant des années, les institutions chargées de protéger la vie privée des citoyens avaient préféré regarder ailleurs.
Références
- Lord Justice Brian Leveson, An Inquiry into the Culture, Practices and Ethics of the Press, novembre 2012, 4 volumes, HMSO. gov.uk
- Nick Davies, Hack Attack : How the Truth Caught Up with Rupert Murdoch, Chatto & Windus, 2014.
- Nick Davies, Flat Earth News, Chatto & Windus, 2008. flatearthnews.net
- House of Commons Library, Phone hacking – Inquiries and reports, Standard Note SN06368.
- Information Commissioner's Office, What Price Privacy?, mai 2006, HC 1056 2005-06.ico.org.uk
- Information Commissioner's Office, What Price Privacy Now?, décembre 2006. ico.org.uk
- House of Commons — Culture, Media and Sport Committee, News International and Phone-hacking, mai 2012, HC 903-I.
- House of Lords Library, Leveson Report : Reaction, novembre 2012, LLN-2012-041.
- Nick Davies et Amelia Hill, « Missing Milly Dowler's voicemail was hacked by News of the World », The Guardian, 4 juillet 2011. theguardian.com
- Nick Davies, « Murdoch papers paid £1m to gag phone-hacking victims », The Guardian, 8 juillet 2009 theguardian.com
- Press Gazette, Nick Davies interview : I was certain 'false hope' story was true.pressgazette.co.uk
- Byline Investigates, « Glenn Mulcaire reveals how he hacked Simon Hughes for the Mail on Sunday », juillet 2020. bylineinvestigates.com
- The Conversation, « Phone hacking in the British press : three key moments in the scandal », octobre 2024. theconversation.com
- Carnegie Council for Ethics in International Affairs, « The Phone Hacking Scandal : Global Implications », juillet 2012. carnegiecouncil.org
- LSE Media@LSE, Phone Hacking & Leveson Inquiry Dossier, 2012. blogs.lse.ac.uk
- Graham Cluley, « Hacking into mobile phone voicemail systems », 2011. grahamcluley.com
- Associated Press / Phys.org, « Voicemail spying shows phone network weak spots », juillet 2011. phys.org
- Prometheus Investigations, « Phone Hacking Scandal : News of the World ». prometheusinvestigations.co.uk