ANNÉES 1970

Disquette

En 1967 chez IBM, David Noble se voit confier la résolution d'un problème apparemment banal : trouver un moyen de charger les programmes dans les nouveaux ordinateurs System/370 au démarrage. Les mémoires à semi-conducteurs qui équipent ces machines perdent leur contenu dès qu'on les éteint, contrairement aux anciennes mémoires à tores magnétiques. Il faut donc un support externe fiable.

L'équipe de Noble, qui rassemble Alan F. Shugart, Herbert Thompson, Ralph Flores et Warren L. Dalziel, commence par explorer les cartouches de bandes magnétiques. Mais Noble a une autre idée : pourquoi ne pas utiliser un disque souple ? Les premiers essais frisent l'amateurisme. L'équipe achète un lecteur de disques vinyle 45 tours dans un magasin et y bricole une tête de lecture magnétique montée sur le bras. Le disque souple repose sur une platine garnie de mousse.

Ces expérimentations révèlent vite un cauchemar car la moindre poussière, le moindre cheveu qui traîne provoque des pertes de données. Pire, ces impuretés « rampent » littéralement sur le disque, poussées par la tête de lecture. L'idée géniale naît d'une soirée de travail entre Herbert Thompson et Ralph Flores. Frustrés par l'approche du tourne-disque, ils abandonnent cette voie et filent dans une épicerie acheter du papier absorbant rose, celui qu'on utilise pour faire le ménage.

En découpant un dossier de classement à la bonne dimension et en y collant ce papier rose, ils créent la première enveloppe protectrice. Ils y pratiquent des ouvertures pour la tête de lecture et le système de fixation centrale. Les problèmes de poussière disparaissent d'un coup. Ce papier rose cédera plus tard sa place à un matériau blanc spécialisé, mais le principe restera inchangé pendant des décennies.

Le premier lecteur de disquettes IBM, baptisé « Minnow », débarque sur le marché en 1971. Il ne sait que lire et équipe les contrôleurs du disque dur IBM 3330 ainsi que certains modèles du System/370. L'année suivante, Memorex frappe un grand coup avec le 651, premier lecteur OEM capable de lire et d'écrire. Wang Laboratories et DEC se l'arrachent pour remplacer leurs vieillissants lecteurs de bandes perforées.

Le véritable tournant arrive en 1973 quand IBM lance son système de saisie de données 3740 équipé du lecteur 33FD. Une seule disquette est désormais en mesure de stocker l'équivalent de 3 000 cartes perforées, réduisant drastiquement la consommation de papier. Sa capacité de stockage de 80 kilo-octets révolutionne les habitudes. L'industrie adopte ce format comme standard de facto. Shugart Associates, la société fondée par Alan Shugart, prend la tête du marché des lecteurs compatibles.

En 1975, le marché s'organise autour de créneaux bien définis. La saisie de données représente 12 500 unités vendues, les terminaux intelligents 10 200, les mini-ordinateurs 3 100, le traitement de texte 800 unités, sans compter d'autres applications émergentes. Un lecteur coûte environ 380 dollars, une somme conséquente.

L'année 1976 marque l'arrivée du format 5,25 pouces, né d'une conversation informelle chez Shugart Associates. Les clients se plaignent de l'encombrement des lecteurs 8 pouces qui pèsent 17 kg chacun. L'équipe développe en six semaines un prototype aux dimensions d'une serviette de cocktail. Cette innovation conserve les performances techniques du format 8 pouces dans un boîtier adapté aux ordinateurs de bureau qui commencent à émerger.

IBM riposte en 1977 avec le modèle 53FD, premier lecteur double-face qui double la capacité tout en gardant la compatibilité avec les disques simple face. L'adaptation de cette technologie se révèle un parcours du combattant. Shugart Associates manque de faire faillite avec ses têtes de lecture double face inspirées des disques durs Winchester. C'est finalement Tandon qui trouve la solution viable avec une tête fixe et une tête mobile.

Cette année 1977 voit aussi naître l'Apple II, premier ordinateur personnel produit en masse équipé de lecteurs de disquettes au format 5,25 pouces. Les ordinateurs personnels adoptent cette configuration comme une norme qui contribue à standardiser les supports de stockage. L'industrie du logiciel peut enfin décoller.

La genèse du format 5,25 pouces révèle des anecdotes savoureuses. Wang Laboratories rêvait d'un ordinateur de bureau avec un lecteur à 100 dollars. Steve Jobs, inconnu du grand public, débarquait régulièrement chez Shugart Associates pour obtenir un lecteur abordable destiné à remplacer les cassettes audio qu'Apple utilisait pour stocker ses données. L'équipe de Don Massaro et Jimmy Adkisson choisit délibérément la dimension de 5,25 pouces car elle représentait la plus petite taille qui ne permettait pas de glisser la disquette dans une poche, évitant ainsi les dommages par négligence.

Le format 8 pouces connaît son âge d'or au début des années 1980 avec 1,5 million d'unités produites annuellement. L'industrie rassemble 25 fabricants américains, 11 japonais et 8 européens. Les marges s'effritent face à une concurrence féroce, passant de 55% à 40%. Les fabricants japonais, obsédés par la qualité de production, s'imposent progressivement sur le marché mondial.

Le déclin du format 8 pouces s'amorce avec le succès du 5,25 pouces, mais la production se maintient jusqu'à la fin des années 1990. IBM garde des contrats avec YE Data au Japon pour livrer 5 000 à 10 000 lecteurs par an, uniquement destinés à la maintenance d'anciens systèmes encore sous contrat.

Les années 1980 voient cohabiter sur la plupart des ordinateurs personnels un lecteur 5,25 pouces et un lecteur 3,5 pouces. Ce dernier format finit par s'imposer comme nouveau standard. Les années 1990 marquent l'apogée de la disquette 3,5 pouces avec plus de cinq milliards d'unités écoulées chaque année. Mais l'arrivée des CD réinscriptibles, des DVD puis des clés USB sonne le glas de cette technologie. En 2011, Sony, dernier fabricant mondial, tire le rideau sur la production de disquettes.

L'épopée de la disquette raconte en filigrane la transformation complète des supports de stockage informatique. D'un simple outil de chargement de programmes, elle se mue en un périphérique polyvalent qui annonce le stockage amovible moderne. Sans elle, ni l'industrie du logiciel ni la démocratisation de l'informatique personnelle n'auraient pris l'ampleur qu'on leur connaît.