ANNÉES 1980

CD-ROM

Au tournant des années 1980, l'informatique personnelle vivait à l'heure des disquettes. Ces petits carrés de plastique, fragiles et limités à quelques centaines de kilo-octets, constituaient le principal moyen d'échanger programmes et données. L'idée qu'un seul disque puisse contenir l'équivalent de plusieurs centaines de disquettes relevait de la science-fiction. Pourtant, cette révolution se préparait déjà dans les laboratoires de Philips.

L'histoire commence par les recherches sur le stockage optique menées par l'entreprise néerlandaise durant les années 1970. Les ingénieurs de Philips travaillaient sur le système VLP, une technologie qui gravait des signaux vidéo analogiques sur un disque en plastique lu par laser. Ces expérimentations, d'abord destinées à remplacer les cassettes vidéo, allaient ouvrir une voie totalement inattendue. Car de ces travaux naîtrait d'abord le Compact Disc audio, puis son descendant informatique : le CD-ROM.

La collaboration entre Philips et Sony débouche en 1983 sur l'annonce du CD-ROM, acronyme de Compact Disc Read-Only Memory. Les deux géants de l'électronique définissent ensemble les spécifications techniques dans le fameux « Yellow Book », document de référence qui établit les règles du nouveau format. Le concept reprend les dimensions physiques du CD audio : un disque de polycarbonate de 12 cm de diamètre sur 1,2 mm d'épaisseur, parcouru par un laser infrarouge qui déchiffre les informations gravées sous forme de microsillons.

Mais là où le CD audio stocke de la musique, le CD-ROM organise les données différemment. Il propose deux modes de fonctionnement. Le Mode 1 privilégie la fiabilité pour les données informatiques grâce à un système de correction d'erreurs renforcé. Le Mode 2 se destine aux contenus audio et vidéo compressés, acceptant quelques erreurs mineures imperceptibles à l'oreille ou à l'œil humain.

La capacité de stockage révolutionne les habitudes : 650 Mo d'un coup, soit l'équivalent de 450 disquettes standard. Avec cette abondance subite, les éditeurs de logiciels peuvent enfin concevoir des applications ambitieuses sans se soucier des contraintes de place. Fini le temps où il fallait rogner sur les fonctionnalités pour tenir sur quelques disquettes.

Les premiers lecteurs de CD-ROM arrivent sur le marché en 1985. Ces machines coûteuses et relativement poussives affichent une vitesse de transfert de 150 Ko/s, baptisée « simple vitesse » ou « 1X » dans le jargon technique. L'adoption est d'abord confidentielle, réservée aux professionnels et aux passionnés fortunés. Il faudra attendre le début des années 1990 pour que la technologie trouve vraiment son public.

L'essor du multimédia change tout. Les développeurs de jeux vidéo et d'applications éducatives découvrent les possibilités offertes par cette nouvelle capacité de stockage. Là où Windows 95 nécessitait pas moins de 13 disquettes dans sa version de base, la version CD-ROM tient sur un seul disque et simplifie radicalement l'installation. Plus besoin de jongler avec une pile de disquettes, de surveiller l'ordre d'insertion, de redémarrer la procédure quand l'une d'elles se révèle défectueuse.

L'industrie du jeu vidéo saisit l'opportunité. Le CD-ROM favorise l'intégration de séquences vidéo de qualité cinématographique, de la musique orchestrale et de graphismes détaillés jusqu'alors impensables. Sony construit le succès de sa PlayStation sur cette technologie, abandonnant les cartouches coûteuses pour miser sur le CD-ROM. Les jeux prennent une ampleur nouvelle, les studios peuvent raconter des histoires complexes avec des moyens de production décuplés.

La course à la vitesse s'engage. Les constructeurs rivalisent d'ingéniosité pour accélérer la lecture des données. De 1X, on passe à 2X, 4X, 8X et bien au-delà, jusqu'à atteindre 52X au début des années 2000. Cette montée en puissance s'accompagne d'une chute spectaculaire des prix. Les lecteurs, d'abord vendus plusieurs milliers de francs, sont maintenant accessibles au grand public. Les disques vierges suivent une trajectoire identique, transformant le CD-ROM en support d'archivage abordable.

L'évolution technique ne s'arrête pas là. En 1988 apparaît le CD-R, permettant enfin aux utilisateurs de graver leurs propres disques. Cette innovation démocratise la production de CD personnalisés, ouvrant la voie aux sauvegardes individuelles et à l'échange de données entre particuliers. Le support de stockage CD-RW, introduit en 1997, franchit un pas supplémentaire vers la polyvalence en autorisant l'effacement et la réécriture des données.

La standardisation est la clé de ce succès. Les spécifications techniques font l'objet de normes internationales strictes, l'ISO 9660 définissant notamment le système de fichiers universel. Cette approche, héritée du format « High Sierra » de 1985, garantit qu'un CD-ROM gravé sur une machine pourra être lu sur n'importe quelle autre, quel que soit le fabricant du lecteur.

Le CD-ROM engendre une famille nombreuse de formats dérivés. Le CD-i vise les applications multimédias interactives, le Video CD s'attaque au marché de la vidéo domestique, le Photo CD révolutionne le stockage d'images numériques. Ces déclinaisons rencontrent des fortunes diverses, mais témoignent de la richesse conceptuelle du support originel.

Le CD-ROM rend possible la distribution d'encyclopédies multimédias comme Encarta, de collections documentaires exhaustives, de bases de données professionnelles volumineuses. Il contribue directement à l'explosion du multimédia dans les années 1990, période où l'ordinateur personnel cesse d'être une simple machine à traitement de texte pour devenir un centre de divertissement familial.

Cette hégémonie commence à vaciller au début des années 2000. Le DVD, avec sa capacité de stockage supérieure, relègue progressivement le CD-ROM au second plan. L'arrivée d'Internet à haut débit et la généralisation des clés USB accélèrent le processus. La dématérialisation des logiciels, téléchargés directement depuis les serveurs des éditeurs, porte un coup supplémentaire au support physique.