AutoCAD
En 1982, la conception assistée par ordinateur est l'apanage de quelques privilégiés. Les systèmes de CAO coûtent une fortune – plusieurs centaines de milliers de dollars – et nécessitent des machines spécialisées que seules les grandes entreprises peuvent s'offrir. Une poignée de programmeurs décide de changer la donne.
John Walker réunit autour de lui une quinzaine de développeurs, la plupart issus d'Information Systems Design, une société travaillant sur les systèmes UNIVAC. Ils créent Autodesk avec une idée simple mais audacieuse : développer des logiciels de CAO pour les micro-ordinateurs personnels qui commencent à envahir les bureaux. L'organisation qu'ils mettent en place détonne pour l'époque : chacun travaille depuis son domicile, communiquant par téléphone et courrier. Avec 59 000 dollars d'investissement initial, ils lancent une poignée de projets en parallèle, convaincus que l'un d'eux finira par percer.
Le déclic vient de Mike Riddle et de son programme Interact, écrit dans un langage de programmation qu'il a lui-même conçu. L'équipe d'Autodesk rachète le code source et entreprend de le réécrire entièrement en C. Dan Drake et Greg Lutz se chargent de cette conversion délicate, transformant progressivement ce logiciel de dessin en ce qui deviendra AutoCAD. Le choix du langage C, encore peu répandu dans le monde commercial, se révèle judicieux pour la portabilité future du logiciel.
Fin 1982, au salon Comdex de Las Vegas, AutoCAD fait ses premiers pas publics. Le logiciel tourne sur un IBM PC équipé de 64 Ko de mémoire et de deux lecteurs de disquettes. Pour frapper les esprits, l'équipe organise une démonstration avec une table traçante HP empruntée pour l'occasion. Le prix annoncé fait sensation : 1 000 dollars, certes considérable pour un logiciel PC, mais dérisoire comparé aux solutions existantes.
Mike Ford élabore une stratégie commerciale originale qui repose sur un réseau de revendeurs formés. Ces derniers assurent le support technique de première ligne, libérant ainsi Autodesk des contraintes du service client direct. Cette approche décentralisée correspond bien à l'ADN de l'entreprise et à sa philosophie du travail à distance.
AutoCAD séduit sa clientèle cible : les petits cabinets d'architecture et d'ingénierie. Sa capacité à fonctionner sur différentes plateformes matérielles et à échanger des fichiers de manière transparente représente un atout majeur dans un monde informatique très cloisonné. Les utilisateurs apprécient cette souplesse qui leur évite d'être prisonniers d'un constructeur particulier.
L'équipe technique maintient un rythme effréné d'innovations. Le support du coprocesseur mathématique 8087 d'Intel accélère considérablement les calculs. L'intégration d'un langage LISP offre aux utilisateurs avancés la possibilité d'étendre les fonctionnalités du logiciel selon leurs besoins spécifiques. Les outils de cotation deviennent de plus en plus sophistiqués. Chaque semaine, lors des réunions techniques collégiales, l'équipe tranche sur les orientations futures du produit.
Trois ans après sa création, Autodesk entre en bourse. La société n'a jamais fait appel au capital-risque, se développant uniquement grâce à ses revenus propres. Business Week la classe deux années consécutives comme l'entreprise à plus forte croissance. John Walker, peu attiré par les aspects managériaux, transmet les rênes à Al Green, puis à Carol Bartz en 1992.
L'arrivée de Windows 3.0 en 1990 bouleverse la donne technique. Jusqu'alors, AutoCAD fonctionnait principalement sous DOS et était porté sur de nombreuses variantes UNIX. La direction prend le parti de concentrer ses efforts sur Windows, anticipant la domination future de ce système. Cette décision coïncide avec l'émergence de la modélisation 3D comme fonctionnalité incontournable, développée sous l'impulsion de Scott Heath.
AutoCAD a réussi là où d'autres ont échoué grâce à différents ingrédients : une équipe technique exceptionnelle obsédée par la qualité et la compatibilité, une stratégie commerciale efficace via les revendeurs, un positionnement tarifaire accessible, et une capacité remarquable à suivre l'évolution rapide du matériel informatique. En démocratisant la CAO et en la rendant accessible aux petites structures, le logiciel a transformé les pratiques de conception dans l'industrie et l'architecture.