IBM AS/400
Alors que l'informatique d'entreprise se fragmentait entre une multitude de systèmes incompatibles, IBM préparait en secret une machine qui allait bousculer les codes établis. L'AS/400 naîtrait en 1988 dans les laboratoires de Rochester, Minnesota, loin des grands centres de recherche de la côte Est américaine. Cette gestation particulière explique en partie pourquoi cette architecture développa des caractéristiques si singulières.
L'équipe de Frank Soltis travaillait depuis 1978 sur le System/38, un ordinateur aux concepts précurseurs mais au succès commercial mitigé. Les ingénieurs de Rochester avaient choisi une voie radicalement différente de celle explorée par les créateurs d'UNIX, de VMS ou des futurs concepteurs de Windows NT. Leur approche resta d'ailleurs si confidentielle qu'IBM ne partageait pas tous les secrets de cette architecture avec ses autres divisions.
Quand l'AS/400 fut dévoilé le 21 juin 1988, l'annonce surprit par son ampleur. Six modèles de processeurs étaient proposés simultanément, accompagnés de plus de 1 000 applications prêtes à l'emploi. Cette disponibilité logicielle immédiate constituait un record dans l'industrie informatique. Les performances promises impressionnaient : la mémoire était multipliée par 24, le stockage par 48, et la puissance de calcul décuplée par rapport aux générations antérieures.
La véritable innovation résidait dans l'architecture interne. L'AS/400 reposait sur une interface machine indépendante de la technologie, baptisée TIMI. Les programmes ne communiquaient plus directement avec le processeur mais avec une machine virtuelle. Cette abstraction permit en 1995 un tour de force technique : IBM remplaça les processeurs CISC 48 bits par des puces RISC PowerPC 64 bits sans qu'aucune application existante ne nécessite la moindre modification. Tous les programmes continuèrent de fonctionner comme si de rien n'était.
Le système organisait tout sous forme d'objets. Fichiers, programmes, imprimantes, utilisateurs : chaque élément possédait une description précise de ses usages autorisés et de sa fonction. Cette conception orientée objet, inhabituelle pour l'époque, renforçait la sécurité et simplifiait la gestion. Un administrateur pouvait manipuler n'importe quel composant du système avec les mêmes commandes standardisées.
L'intégration constituait l'autre pilier de cette architecture. Là où des systèmes assemblaient péniblement base de données, sécurité, communications et outils de sauvegarde provenant de fournisseurs différents, l'AS/400 incorporait nativement toutes ces fonctions dans son système d'exploitation. DB2/400 gérait les données, la sécurité contrôlait chaque accès, les protocoles de communication étaient intégrés. Cette unité simplifiait drastiquement l'administration quotidienne.
La gestion mémoire révolutionnait les pratiques habituelles. Le « single-level store » créait un espace d'adressage unique de 64 bits, soit environ 18 quintillions d'octets. Les programmes et leurs données recevaient des adresses permanentes dans cet espace gigantesque. Plus besoin de jongler entre mémoire principale et stockage secondaire : le système se chargeait automatiquement de placer les objets au bon endroit selon leur utilisation.
Les années 1990 virent l'AS/400 évoluer pour s'adapter aux nouveaux besoins. En 1994, l'Advanced Series intégrait Lotus Notes et l'accès Internet. Des modèles portables apparurent, ainsi que des versions destinées aux petites structures. La fiabilité s'améliora d'un facteur 20 entre 1988 et 1992, tandis que les performances progressaient de 30% chaque année.
Le succès commercial accompagna l'excellence technique. 250 000 systèmes des gammes précédentes (System/34, /36 et /38) étaient déjà installés lors du lancement. En 1992, IBM livrait le 200 000e AS/400 à la brasserie Heineken. Ces chiffres témoignaient d'une adoption massive dans les entreprises du monde entier.
L'identité de la machine évolua au fil des rachats et des stratégies marketing d'IBM. AS/400e, puis eServer iSeries, eServer i5, System i5, System i, et finalement IBM i en 2008. Ce dernier nom soulignait les nouvelles capacités du système, désormais capable d'exécuter simultanément IBM i, AIX et Linux sur le même matériel POWER.
L'environnement de développement se modernisa progressivement. L'Integrated Language Environment remplaça l'ancien modèle de programmation en améliorant les performances des programmes modulaires. RPG et COBOL, langages historiques de la plateforme, cohabitèrent avec C/400, Pascal et Java. L'interface en ligne de commande, reconnaissable à ses mnémoniques comme WRKOBJ (« work with object »), survécut à tous les changements tout en s'enrichissant d'interfaces graphiques modernes.
Cette longévité exceptionnelle révèle la pertinence d'une vision différente de l'informatique d'entreprise. Pendant que la plupart des constructeurs développaient des systèmes modulaires assemblant des composants hétérogènes, IBM Rochester privilégiait l'intégration, la cohérence et la simplicité d'usage. L'AS/400 prouve qu'une approche alternative aux standards dominants peut survivre et prospérer pendant plus de trois décennies.