ANNÉES 1960

IBM System/360

En 1964, IBM mise 5 milliards de dollars sur une idée avant-gardiste, soit l’équivalent de 50 milliards de nos jours. Jamais une entreprise privée n’avait investi de telles sommes dans un projet technologique. À cette époque, IBM règne sur le monde des machines de calcul électromécaniques grâce à sa fameuse carte perforée à 80 colonnes. Mais l’entreprise traverse une crise paradoxale. Sa gamme comprend huit ordinateurs totalement incompatibles entre eux. Chaque migration vers un système plus puissant oblige les clients à racheter tous leurs périphériques et réécrire leurs programmes. Cette situation est intenable.

Thomas Watson Jr., qui préside IBM, confie cette épineuse question à Thomas Vincent Learson. Ce dernier désigne Bob O. Evans, responsable du développement des systèmes à Poughkeepsie. Evans arrive très vite à une conclusion radicale et courageuse : il faut abandonner tous les projets en cours et repartir de zéro. La décision suscite des débats houleux, notamment avec Frederick P. Brooks Jr., qui dirige le développement de la série 8000.

L’équipe d’Evans échafaude une vision audacieuse. Le code écrit pour le plus petit modèle de la famille doit tourner sans modification sur les processeurs les plus puissants. Les imprimantes, les dispositifs de communication et les unités de stockage doivent fonctionner avec n’importe quel ordinateur de la gamme. Cette compatibilité universelle exige de repenser entièrement l’informatique. Il faut créer des logiciels d’exploitation pour une famille de processeurs compatibles, concevoir des périphériques inédits, et développer une technologie de circuits intégrés baptisée Solid Logic Technology. IBM mobilise ses ressources mondiales. Des équipes d’ingénieurs travaillent simultanément sur six nouveaux processeurs et des dizaines de périphériques, en Amérique comme en Europe. Des centaines de programmeurs se lancent dans l’écriture de millions de lignes de code.

Le 7 avril 1964, IBM dévoile le System/360 avec une précision militaire. L’entreprise organise des conférences de presse dans 165 villes américaines et 14 pays. La présentation révèle six nouveaux processeurs et 44 périphériques. L’accueil dépasse toutes les espérances : plus de mille machines sont commandées en quatre semaines. Mais l’euphorie des commandes laisse place à deux années d’enfer. La production des modules SLT pose le premier problème. IBM construit une usine de plus de 9 200 mètres carrés à East Fishkill. La production s’envole de 500 000 modules en 1963 à 12 millions en 1964, puis 28 millions l’année suivante. Les défauts de qualité s’enchaînent, retardant les livraisons de deux à quatre mois. En 1966, l’usine fabrique 90 millions de modules, plus que tous les autres producteurs de semi-conducteurs réunis.

La logistique tourne au cauchemar. Les commandes affluent tandis que les retards s’accumulent dans la fabrication des composants et le développement des logiciels. La tension monte entre les équipes commerciales et les services de production. Un épisode cocasse illustre d’ailleurs cette période : l’entreprise manque de disjoncteurs en cuivre, paralysant temporairement toute la production.

Le développement logiciel représente le troisième écueil. Initialement budgété entre 30 et 40 millions de dollars, le coût final atteint 500 millions. L’équipe doit créer un système d’exploitation fonctionnant sur différents processeurs et périphériques, une prouesse jamais réalisée. Le code passe de 100 000 lignes pour l’IBM 1401 à plus d’un million pour le System/360.

En 1966, sept à huit mille systèmes équipent les entreprises, générant plus de 4 milliards de dollars de nouveaux revenus. IBM embauche 25 000 employés cette année-là et construit plus de 270 000 mètres carrés d’espaces de production supplémentaires. Entre 1964 et 1970, le chiffre d’affaires double, passant de 3,2 à 7,5 milliards de dollars.

Le System/360 standardise l’octet de 8 bits et introduit de nombreuses innovations en matière de stockage et de mémoire. Son architecture inspire immédiatement les concurrents. RCA lance la série Spectra 70, compatible avec le System/360. L’Union soviétique développe le Ryad, une copie presque conforme. Gene Amdahl, qui participe à la conception du système, fonde Amdahl Corporation pour produire des processeurs compatibles. Une industrie entière naît autour des périphériques compatibles avec des sociétés comme Telex, Memorex et Storage Technology.

La Bank of America, la NASA et d’autres grandes organisations choisissent le System/360 pour des applications allant du traitement des transactions bancaires aux calculs scientifiques. Grâce à son architecture unifiée, les entreprises comparent désormais prix et performances sur toute une gamme de produits, simplifiant leurs décisions d’achat et leur planification informatique.

En 1985, le président Ronald Reagan remet la National Medal of Technology à Erich Bloch, Fred Brooks et Bob Evans pour leur contribution au System/360. Cette reconnaissance officielle souligne l’importance historique du projet dans le développement de l’informatique moderne. Son architecture influence toutes les générations suivantes d’ordinateurs IBM, du System/370 au System/390, jusqu’aux serveurs IBM zSeries actuels. Les principes de compatibilité et de standardisation qu’il établit demeurent des piliers de l’industrie informatique contemporaine.