CDC 6600
En 1957, William C. Norris quitte son poste chez Sperry Rand avec une poignée de collègues pour s’installer dans un entrepôt désaffecté de Minneapolis. Leur projet est de fonder Control Data Corporation pour bâtir les ordinateurs les plus rapides au monde. Cette ambition démesurée prend forme quand Seymour Cray rejoint l’équipe en 1958. Six ans plus tard, leur CDC 6600 bouleverse l’informatique en devenant le premier véritable superordinateur.
IBM règne sur le marché avec son 7094, machine de référence face au 1604 de CDC. Ces ordinateurs représentent le summum de la puissance disponible, mais leurs architectures héritées du passé bridaient toute évolution majeure. Maintenir la compatibilité avec l’existant impose des compromis techniques qui limitent les gains de performance. Les transistors atteignent leurs limites physiques et ne suffisent plus à propulser seuls les machines vers de nouveaux sommets.
Seymour Cray et son équipe comprennent qu’une rupture s’impose. James Thornton, l’un des ingénieurs, assiste à un séminaire à UCLA sur les machines haute performance où une évidence s’impose : toutes exploitent une forme de parallélisme. L’équipe découvre qu’un quart du temps de calcul se perd dans la transmission des signaux entre portes logiques. Cette observation va forger leur approche avec l’arrivée des transistors silicium de Fairchild Semiconductor. Ces nouveaux composants autorisent une densité inédite et raccourcissent les chemins critiques. Les cartes de circuits peuvent désormais se monter dos à dos, tous les composants logés à l’intérieur. Cette organisation résout d’un coup les problèmes de refroidissement que pose la concentration accrue des circuits.
Le CDC 6600 brise les codes avec ses dix unités fonctionnelles spécialisées travaillant en parallèle sous la coordination d’une unité de contrôle centrale. Avec cette architecture, les différentes parties d’un programme s’exécutent simultanément, un exploit technique sans précédent. Le processeur central se concentre sur les calculs scientifiques tandis que dix processeurs périphériques gèrent les entrées-sorties et les tâches système.
L’approche anticipe remarquablement les futurs processeurs RISC. La mémoire s’organise en pages protégées par un système avancé. Un scoreboard matériel sophistiqué gère les dépendances entre instructions et optimise leur exécution parallèle. Ces innovations propulsent la machine vers un million d’instructions par seconde, performance jamais atteinte.
IBM réagit à l’annonce du 6600 en promettant son propre superordinateur. Cette contre-attaque freine temporairement les commandes, les clients préférant attendre la riposte du géant. Problème : la machine d’IBM n’existe que sur le papier. CDC dépose une plainte antitrust et lance dans la foulée son 7600, défiant ouvertement IBM qui cette fois maitient son silence. Le 7600 est l’un des ordinateurs les plus performants jamais construits. Cinq ans plus tard, CDC remporte son procès.
Les laboratoires scientifiques, universités et centres de recherche militaire adoptent massivement le CDC 6600. Sa puissance inégalée fait progresser la météorologie, la physique nucléaire et la conception aérodynamique. SCOPE, le système d’exploitation développé spécifiquement pour la machine, apporte des fonctionnalités avancées de gestion des ressources et de multiprogrammation. Sa conception modulaire, son usage novateur du parallélisme et sa gestion sophistiquée des ressources inspirent les développements futurs. Les processeurs modernes reprennent ses principes dans la gestion du parallélisme d’instructions et l’organisation des unités fonctionnelles spécialisées. Control Data s’impose comme leader du calcul scientifique et développe la série CYBER dans la continuité du 6600.
En 1972, Seymour Cray quitte CDC pour fonder Cray Research. L’entreprise investit 300 000 dollars dans cette nouvelle société, maintenant des liens étroits avec son ancien architecte. L’émergence des microprocesseurs et mini-superordinateurs dans les années 1980 érode progressivement la position dominante de CDC. La concurrence de DEC, IBM et Cray Research s’intensifie. CDC accumule les pertes, poussant William Norris vers la sortie en 1986. Malgré plusieurs restructurations, l’entreprise scinde ses activités informatiques en 1992, marquant la fin d’une époque.
Le CDC 6600 demeure une innovation technique majeure qui établit les fondements de l’informatique haute performance. Sa conception élégante démontre qu’une architecture soigneusement pensée dépasse les limites apparentes des composants. Cette machine ouvre l’ère des superordinateurs et fixe des standards de performance qui orientent durablement l’évolution du calcul scientifique.