ANNÉES 1960

Bull Gamma 60

En 1960, la Compagnie des Machines Bull, fleuron de l'industrie française, dévoilait une création exceptionnelle : le Gamma 60. Cette machine, conçue pour accomplir aussi bien des tâches commerciales que scientifiques, marqua son époque par des innovations techniques audacieuses.

Le Gamma 60 se démarquait par son approche radicale du traitement de l'information. Sa particularité était sa capacité à gérer des fonctions ou problèmes simultanément sans programmation spécifique de ce parallélisme. Une prouesse technique qui rendait possible une utilisation maximale des ressources matérielles.

L'organisation interne suivait une logique modulaire avant-gardiste. Son cœur battait autour d'une unité principale dotée d'une mémoire à tores magnétiques, couplée à une unité de contrôle supérieure. Cette dernière comportait deux éléments stratégiques, à savoir un distributeur de programmes et un distributeur de données. Autour gravitaient diverses unités spécialisées : arithmétique, logique, comparaison, traduction, stockage sur tambour magnétique, sans oublier les dispositifs d'entrée-sortie tels que lecteurs de cartes et de bandes, perforateurs et imprimantes.

La mémoire centrale exploitait la technologie des tores magnétiques saturés, avec 32 768 « catenæ » – blocs de 24 bits représentant environ 786 432 bits. Cette capacité permettait de stocker 196 608 chiffres décimaux ou 131 072 caractères alphabétiques, chaque catena étant accessible en seulement 11 microsecondes. Le terme latin « catena » signifiant « chaîne » fut délibérément choisi par les ingénieurs pour marquer leur distance avec le vocabulaire informatique anglo-saxon. Ce qui n'a visiblement pas pris.

Le système de codage du Gamma 60 témoignait d'une adaptabilité remarquable. Les données numériques utilisaient un code décimal sur 4 bits, tandis que les données alphanumériques employaient 6 bits. Les instructions, quant à elles, apparaissaient en binaire pur. Cette variété de formats avait pour objectifs d'économiser de l'espace, de coder efficacement, de simplifier la conversion entre supports, et de maximiser les débits de transfert.

L'unité arithmétique faisait les opérations sur des nombres en virgule fixe comme en virgule flottante. La représentation numérique mobilisait deux catenæ, structurées avec un bit de signe, 40 bits pour coder 10 chiffres décimaux et 7 bits dédiés à l'exposant décimal, couvrant une plage de 0 à 79. Selon leur complexité, les instructions nécessitaient 2 à 4 catenæ. À titre d'exemple, une addition en virgule flottante à trois adresses prenait 150 microsecondes, contre 88 microsecondes pour une version à adresse unique.

Les périphériques du système affichaient des performances solides. Les unités de bande magnétique utilisaient des supports d'un demi-pouce comportant 8 canaux d'information. Avec une densité de 200 bits par pouce et une vitesse de défilement de 50 pouces par seconde, elles atteignaient des débits de 20 000 chiffres décimaux ou 13 333 caractères alphabétiques chaque seconde. Les lecteurs traitaient 300 cartes perforées par minute, tandis que les imprimantes à volant d'inertie produisaient 300 lignes par minute, chacune pouvant contenir 120 caractères parmi une palette de 60.

La véritable avancée du Gamma 60 résidait dans son organisation du contrôle. Chaque élément fonctionnel disposait de son propre programme et de sa propre unité de contrôle. Une fois paramétrés, ces modules fonctionnaient en totale autonomie. Seuls la mémoire principale et les bus de transfert étaient mutualisés entre les différentes unités. Le distributeur de programmes orchestrait la répartition des instructions et établissait les verrouillages nécessaires pour éviter les conflits entre programmes concurrents. En parallèle, le distributeur de données gérait les priorités d'accès aux bus de transfert.

Cette architecture sophistiquée permettait d'exécuter côte à côte des tâches très hétérogènes : un calcul de paie, une inversion de matrice, plusieurs conversions de bandes vers l'imprimante, de cartes vers bande magnétique, ou de rubans perforés vers bande magnétique. Et cela sans presque aucune perte de performance : le temps perdu dans cette exécution simultanée ne dépassait presque jamais quelques pourcents par rapport à un traitement séquentiel.

Issu de l'industrie informatique française du XXe siècle, le Gamma 60 fut commercialisé dès 1960, mais son parcours fut malheureusement écourté par les difficultés financières de Bull qui conduisirent au rachat de l'entreprise par General Electric en 1964. Cette acquisition mit un terme au développement indépendant de la machine, mais ses concepts sur le traitement parallèle et la modularité étaient novateurs.