ANNÉES 1960

BASIC

En 1964, dans les couloirs du Dartmouth College, New Hampshire, John G. Kemeney et Thomas E. Kurtz achèvent le BASIC, acronyme de Beginners All-Purpose Symbolic Instruction Code. Cette création naît d’une frustration légitime face à l’état de l’informatique d’alors. Les ordinateurs géants et coûteux exigent des compétences que seuls quelques initiés possèdent. Pour programmer, il faut d’abord se rendre dans un centre de perforation où les instructions sont laborieusement traduites en cartes perforées, puis attendre son tour dans la file d’attente du centre de calcul. Une erreur dans le code et il faut tout recommencer.

Ancien collaborateur du projet Manhattan et assistant d’Albert Einstein, Kemeney avait rejoint Kurtz à Dartmouth en 1956. Leur première rencontre avait donné naissance à une collaboration qui allait durer des décennies. Avant le BASIC, ils avaient tenté de créer des langages simplifiés comme le Darsimco ou le DOPE, mais ces expérimentations n’avaient jamais vraiment décollé. L’idée qui les animait restait toujours de rendre l’informatique accessible au plus grand nombre.

Devenu directeur du centre de calcul Kiewit, Kurtz imagine un système de temps partagé novateur. Ce système nécessite un langage à la fois simple et puissant. Les deux hommes fixent des objectifs ambitieux pour un langage polyvalent, facile d’apprentissage, extensible, interactif, et surtout indépendant du matériel. En s’inspirant du FORTRAN et de l’ALGOL, ils conçoivent une structure qui privilégie les mots anglais courants. Les lignes de programme sont numérotées, une innovation qui simplifie grandement l’édition : pour supprimer une ligne, il suffit d’indiquer son numéro, et pour la modifier, on la réécrit avec son numéro.

Le 1er mai 1964, à quatre heures du matin, deux programmes BASIC s’exécutent simultanément sur le General Electric 225 de Dartmouth College. Cette date marque la naissance officielle du langage. Kemeney et Kurtz prennent alors une décision qui influencera toute l’histoire de l’informatique : ils renoncent à breveter leur invention. Cette générosité va transformer le BASIC en phénomène mondial.

General Electric, qui avait fourni l’ordinateur à Dartmouth, figure parmi les premiers utilisateurs du nouveau langage. Vers 1970, l’entreprise commercialise des machines équipées de la cinquième version de BASIC, sans attendre la version suivante en préparation. Cette précipitation marque le début de la fragmentation du langage. Kemeney et Kurtz publient leur BASIC the Sixth en 1971, mais d’autres développeurs créent déjà leurs propres dialectes.

Gordon Eubanks, le futur PDG de Symantec, développe en 1970 le BASIC-E, utilisant une approche novatrice dans laquelle les instructions sont d’abord transformées en code intermédiaire avant d’être converties en code machine. Cette technique annonce celle qu’utilisera Java des décennies plus tard avec le byte code. Contrairement à ses créateurs, Eubanks protège sa version suivante, le CBASIC, qu’il commercialise via sa société Compiler Systems.

La multiplication des versions de BASIC inquiète l’ANSI, qui reconnaît en 1974 la nécessité d’une standardisation. Un comité se forme pour définir deux normes : le BASIC minimal et le BASIC standard. Le processus s’étale sur des années, bien après que le langage ait conquis la planète. L’ANSI publie finalement ses spécifications en 1978 pour le BASIC minimal et en 1987 pour le BASIC standard. L’ISO reprend ces normes respectivement en 1984 et 1991.

L’année 1975 voit naître le TinyBASIC de Bob Albrecht et Dennis Allison, un prodige de miniaturisation qui fonctionne avec seulement 2 Ko de RAM. William H. Gates III et Paul Allen créent leur version pour le MITS Altair. Contraints par les limitations mémoire, ils choisissent un interpréteur plutôt qu’un compilateur. Cette solution, qui tient dans 4 Ko, présente l’avantage inattendu d’un débogage grandement facilité par l’interactivité qu’elle procure. Kemeney et Kurtz, d’abord sceptiques face à cette approche, finiront par reconnaître son rôle dans la diffusion de leur langage.

L’explosion des ordinateurs personnels à la fin des années 1970 transforme le paysage du BASIC. Chaque constructeur développe sa propre version : Radio Shack avec son Level 1 BASIC pour le TRS 80, Apple avec l’Integer BASIC de l’Apple II en 1977, Commodore avec le PET BASIC, Atari avec son BASIC en 1978. La liste s’allonge avec le Timex Sinclair 1000 BASIC, le TI-BASIC de Texas Instruments, le Commodore BASIC du VIC 20 et du C64.

Au début des années 1980, IBM bouleverse le marché en intégrant un BASIC interprété dans la ROM de son PC. Extensible par le chargement de BASICA, ce BASIC accompagne chaque disquette PC-DOS. Son équivalent MS-DOS, le GW-BASIC, domine très vite le marché des compatibles PC. Microsoft franchit une nouvelle étape en 1984 avec la commercialisation de BASCOM, son premier compilateur BASIC.

L’évolution s’accélère avec QuickBASIC en 1985, qui atteint sa version 4.5 en 1988. Le langage s’enrichit d’une syntaxe structurée, de sous-fonctions, de types de données personnalisables et de la gestion multi-fichiers. En 1990, le Microsoft BASIC Professional Development System 7.1 franchit la barrière symbolique des 64 Ko de mémoire.

L’arrivée de Windows transforme une nouvelle fois le BASIC avec Visual Basic, spécialement conçu pour les applications graphiques. Cette version, dont le caractère « orienté objet » fait débat parmi les programmeurs, remporte un succès phénoménal. À la fin des années 1990, les estimations suggèrent que 90% des logiciels Windows sont développés avec Visual Basic.

L’histoire du BASIC raconte finalement celle d’une démocratisation technologique. Ce langage né dans un laboratoire universitaire a accompagné la transformation de l’informatique, d’une science réservée aux experts vers un outil accessible à tous. Il a formé des générations entières de programmeurs.