Altair 8800
En janvier 1975, quand MITS (Micro Instrumentation and Telemetry Systems) lance l’Altair 8800, personne ne soupçonne que cette petite boîte métallique vendue moins de 400 dollars va bouleverser le monde informatique. Pourtant, ce premier ordinateur personnel à connaître un vrai succès commercial vient de naître dans les locaux d’une entreprise au bord de la faillite.
L’histoire débute avec H. Edward Roberts, un diplômé en génie électrique de l’Oklahoma State University qui a servi comme officier dans l’US Air Force. Au laboratoire d’armement d’Albuquerque, il rencontre Forrest Mims III. Ensemble, ils travaillent sur des projets de lasers et de fusées pour modèles réduits. Cette collaboration donne naissance à MITS en 1969, une société spécialisée dans les instruments de télémétrie pour l’aéromodélisme.
Puis l’entreprise se tourne vers les calculatrices électroniques et connaît quelques belles années. Mais en 1974, la concurrence des gros fabricants fait s’effondrer les prix. Roberts voit son chiffre d’affaires chuter brutalement. Il lui faut trouver autre chose, vite. C’est alors qu’il imagine un ordinateur personnel abordable, une idée qui paraît folle quand l’informatique représente l’apanage des grandes entreprises et des universités.
Le microprocesseur Intel 8080 vient d’arriver sur le marché. Ce composant 8 bits surpasse largement son prédécesseur, l’Intel 8008. Roberts y voit l’occasion de construire sa machine. L’architecture de l’Altair tire parti des capacités du processeur : un bus d’adressage 16 bits accédant à 65 000 mots mémoire, un jeu de 78 instructions de base, et surtout un système de bus extensible. La configuration de base ne propose que 256 mots de mémoire vive, extensible par l’utilisateur selon ses besoins et son budget.
Le panneau avant de l’Altair frappe par sa complexité apparente. Des rangées d’interrupteurs et de LED permettent la programmation directe en langage machine. Une approche spartiate qui décourage les non-initiés, mais qui correspond aux contraintes de coût de l’époque.
Roberts mise tout sur un article dans Popular Electronics de janvier 1975. Avec William Yates, il rédige un papier au titre accrocheur : « World’s First Minicomputer Kit to Rival Commercial Models ». Le magazine sort en décembre 1974, et l’effet dépasse toutes les espérances. MITS espérait écouler quelques centaines d’exemplaires ; les commandes arrivent par milliers dès les premiers jours.
Cette déferlante révèle l’existence d’un marché que personne n’avait vraiment imaginé. L’Altair attire deux jeunes étudiants de Harvard, Paul Allen et Bill Gates, qui développent un interpréteur BASIC pour la machine. C’est la naissance de Microsoft. En mars 1975, le Homebrew Computer Club se forme autour de l’Altair dans la Silicon Valley. Steve Wozniak y fait ses premières armes et y présente les travaux qui mèneront à la création d’Apple Computer.
L’influence technique de l’Altair va jusqu’à rendre son bus système une norme connue sous le nom de S-100. De nombreux fabricants adoptent cette architecture pour leurs propres machines. L’Altair utilise le système d’exploitation CP/M, qui dominera le marché des micro-ordinateurs jusqu’à l’arrivée du PC IBM et de MS-DOS. L’approche modulaire, avec ses cartes d’extension, inspire toute une génération d’ordinateurs.
Les limites de la machine reflètent l’état de la technologie en 1975. Pas d’écran, pas de clavier dans la version standard. La programmation passe par les interrupteurs du panneau avant, exercice laborieux qui rebute les néophytes. La mémoire est peu abondante et il faut attendre les extensions pour disposer de vrais moyens de stockage. Mais ces contraintes stimulent la créativité : une multitude de fabricants développent des cartes et des périphériques compatibles, créant un véritable écosystème.
MITS découvre les joies et les peines du succès inattendu. L’entreprise peine à honorer les commandes et à maintenir un niveau de qualité acceptable sur des kits assemblés à la main. Le support technique, assuré notamment par le bulletin Computer Notes, ne suffit pas toujours face aux questions d’utilisateurs parfois dépassés par la complexité de leur acquisition. Ces difficultés de jeunesse n’empêchent pas le succès, mais elles illustrent les défis de la création d’un nouveau marché.
L’aventure de l’Altair s’achève en 1977 avec la vente de MITS à Pertec Computer Corporation. La production s’arrête, mais l’héritage perdure. La machine a prouvé qu’un ordinateur personnel pouvait être commercialement viable et techniquement crédible. Elle a donné naissance à une communauté de passionnés qui préfigure la culture informatique moderne.
L’Altair 8800 marque la frontière entre deux mondes : celui des ordinateurs institutionnels, réservés aux initiés, et celui de l’informatique personnelle, promise à tous. Son architecture ouverte et modulaire pose les bases de principes qui gouvernent encore l’industrie. L’enthousiasme qu’il déclenche parmi les amateurs transforme une curiosité technique en mouvement culturel. Plus qu’une prouesse d’ingénierie, l’Altair démontre qu’un autre rapport à l’informatique est possible.