Apple I
C’était en 1975, dans ce bouillonnement intellectuel qu’était le Homebrew Computer Club de la Silicon Valley. Steve Wozniak, figure discrète mais passionnée de ces réunions d’amateurs d’électronique, avait bricolé quelque chose d’inhabituel : un ordinateur qu’il voulait présenter aux autres membres du club. Son ami Steve Jobs, rencontré quatre ans plus tôt, flaire immédiatement autre chose qu’un simple projet de passionné.
Le cœur de cette machine repose sur un microprocesseur MOS Technology 6502 qui tourne à 1,023 MHz. Wozniak a eu l’idée d’intégrer une interface vidéo directement dans son système, capable d’afficher 24 lignes de 40 caractères sur n’importe quel téléviseur standard. C’était loin d’être évident. La machine embarque 4 Ko de mémoire vive, extensible jusqu’à 8 Ko, avec des registres à décalage dynamiques qui gèrent l’affichage.
Tout bascule quand Paul Terrell débarque. Ce propriétaire du Byte Shop, une boutique informatique de Mountain View, commande carrément 50 machines d’un coup. Jobs et Wozniak se regardent : ils n’ont ni l’argent ni l’infrastructure pour produire quoi que ce soit à cette échelle. Wozniak sacrifie sa précieuse calculatrice HP-65, Jobs sa camionnette Volkswagen. Avec cet argent et un crédit de 30 jours négocié auprès des fournisseurs, ils se lancent dans l’aventure.
Contrairement à la légende du garage familial, la réalité de la production se révèle plus prosaïque. Les cartes sont manufacturées et soudées par vague dans une véritable usine, probablement Santa Clara Circuits. Le fameux garage des parents Jobs sert surtout aux tests finaux et à l’assemblage. Daniel Kottke, copain de Jobs, passe ses soirées à tester les machines pendant que Wozniak intervient pour dépanner les cas les plus tordus.
L’Apple I arrive sur le marché sous une forme qui surprend. Pas de boîtier, pas de clavier, pas d’écran : juste une carte mère nue que l’acheteur doit compléter selon ses moyens et ses envies. Paul Terrell tombe des nues quand il reçoit sa commande. Il s’attendait à des ordinateurs complets, pas à des cartes électroniques. Le prix affiché fait 666,66 dollars, non par provocation mais parce que Wozniak adore les chiffres qui se répètent.
Côté logiciel, l’Apple I reste spartiate. Un petit moniteur en mémoire morte autorise la saisie de programmes directement en langage machine. Wozniak développe ensuite son propre interpréteur BASIC, inspiré de son expérience chez HP avec les calculatrices. Mais ce BASIC traîne quelques casseroles : impossible de manipuler des décimales ou des nombres au-delà de 32 767, une limitation qui embarrassera aussi la première mouture de l’Apple II.
L’interface cassette audio, ajoutée plus tard, tourne au cauchemar. Liza Loop, première acheteuse officielle, galère comme beaucoup d’autres utilisateurs avec son Apple I qui refuse de coopérer. Wozniak, génial sur le numérique, patauge un peu quand il faut s’attaquer à l’électronique analogique. L’Apple II bénéficiera heureusement du renfort d’autres ingénieurs pour corriger le tir.
Pourtant, Wozniak glisse ses trouvailles techniques remarquables dans sa conception. Il détourne astucieusement les compteurs du circuit vidéo pour rafraîchir la mémoire vive, une technique qu’il affinera sur l’Apple II. Le circuit vidéo garde ses mystères : certaines parties restent obscures, y compris pour Wozniak, qui s’est peut-être inspiré du « TV Typewriter » de Don Lancaster, publié dans Radio-Electronics en 1973.
Au final, moins de 200 Apple I sortent des chaînes de production. Un score modeste qui ne présage en rien du raz-de-marée qui suivra. Aujourd’hui, entre 30 et 50 exemplaires survivent dans les collections privées ou les musées. Certains proviennent d’employés d’Apple qui les ont récupérés dans les années 1970 parmi les invendus ou les retours clients.
L’Apple I n’a jamais été un succès commercial, mais il forge quelque chose d’infiniment plus précieux : l’expérience. Jobs et Wozniak apprennent sur le tas les ficelles de la conception, de la production et de la vente d’ordinateurs. Chaque défaut de l’Apple I est une leçon pour l’Apple II, qui explosera tous les compteurs avec plus de 6 millions d’exemplaires écoulés sur seize ans.
Cette première machine, au-delà d’une anecdote technique, matérialise l’idée qu’un ordinateur est en mesure de s’adresser au grand public, sortir des laboratoires et des universités pour atterrir chez monsieur « Tout-le-monde ». L’Apple I ouvre une brèche dans laquelle s’engouffreront des millions d’autres machines.
Il témoigne aussi de cette époque bénie où quelques passionnés d’électronique, armés de leur seule ingéniosité et de quelques milliers de dollars, pouvaient chambouler un secteur entier. L’histoire de sa création cristallise parfaitement cette alchimie entre le génie technique de Wozniak et l’instinct commercial de Jobs, une recette qui propulsera Apple vers des sommets inimaginables.