ANNÉES 1970

UUCP

En 1976, Mike Lesk travaille sur un problème concret aux Bell Labs. L’ARPANET existe déjà, certes, mais son accès demeure l’apanage d’un cercle restreint : en janvier de cette année, seuls 63 hôtes y sont connectés. Pour les utilisateurs d’UNIX dispersés aux quatre coins des États-Unis, échanger des fichiers ou exécuter des commandes à distance relève du parcours du combattant. Lesk conçoit UNIX-to-UNIX Copy Protocol (UUCP), une solution pragmatique qui transforme les lignes téléphoniques ordinaires en artères numériques.

La première mouture d’UUCP intègre UNIX en février 1978. Le protocole fonctionne sur des liaisons à 300 bauds, une vitesse qui paraît dérisoire mais qui représentait un progrès notable. Quelques mois plus tard, en octobre, la Seventh Edition d’UNIX embarque une version remaniée du protocole. Lesk s’associe cette fois à Dave Nowitz, avec l’aide de Greg Chesson, pour corriger les défauts de jeunesse du système initial.

Fin 1979 à l’Université de Caroline du Nord, Steve Bellovin, étudiant cherchant à maîtriser les subtilités du système, développe un modeste programme de diffusion de nouvelles. Parallèlement, Tom Truscott et Bellovin expérimentent une liaison UUCP entre l’UNC et Duke University. De cette expérimentation naît une idée qui va transformer l’usage d’UUCP : pourquoi ne pas distribuer des informations vers d’autres sites en utilisant Duke comme plaque tournante ? Les sites éloignés remboursaient Duke pour les frais de téléphone, un système rudimentaire mais efficace.

Au début de 1980, le réseau compte trois participants : UNC, Duke University et le département de physiologie du centre médical de Duke. Jim Ellis présente le concept lors d’une réunion USENIX à Boulder en janvier. L’accueil est favorable. Steve Daniels produit une implémentation du logiciel baptisé A News, distribuée sur la bande USENIX de l’été 1980 à Newark. Le réseau s’étend à 15 sites.

Armando Stettner et Bill Shannon, travaillant chez Digital Equipment Corporation, proposent un marché séduisant à l’Université de Californie à Berkeley : ils prennent en charge les coûts de connexion de Berkeley en échange d’un accès au réseau via leur machine decvax, située dans le New Hampshire. Stettner ne s’arrête pas là et finance les premières connexions internationales vers l’Europe, le Japon et l’Australie.

Le réseau reçoit le nom d’Usenet, en hommage à USENIX. La croissance dépasse toutes les prévisions : en un an, plus de 100 sites échangent environ 25 articles quotidiens. Cette expansion révèle les faiblesses du système initial. Mark Horton, étudiant à Berkeley, s’associe à Matt Glickman, alors lycéen, pour réécrire intégralement A News. Leur création, B News, voit le jour en 1981. Horton continue d’affiner son œuvre jusqu’en 1984, avant de passer le relais à Rick Adams du Center for Seismic Studies.

En juin 1984, une carte géographique d’USENET révèle l’ampleur du phénomène. Les connexions s’étendent désormais jusqu’en Australie, à Hawaï, au Canada et en Europe. La version 2.11 de B News, parue en 1986, intègre les contributions de Rick Adams, Spencer Thomas, Ray Essick et Rob Kolstad. Bien que de nouvelles versions paraissent jusqu’en 1994, le système montre ses limites dès 1989.

Le protocole NNTP (Network News Transfer Protocol), publié en février 1986 par Brian Kantor et Phil Lapsley, annonce une nouvelle ère. Un an plus tard, Geoff Collyer et Henry Spencer de l’Université de Toronto lancent C News, une alternative plus performante qui enterre définitivement les anciens systèmes.

La question financière obsède les acteurs du réseau. Lauren Weinstein présente en 1984 lors de la conférence USENIX d’été le projet Stargate, une proposition audacieuse qui consiste à utiliser les portions inutilisées du signal vidéo télévisé pour transporter des données ASCII à 65 kbps. Malgré le soutien de plusieurs entreprises et des tests concluants, le projet s’enlise et finit par être abandonné.

Face aux insuffisances des réseaux commerciaux existants, Rick Adams propose à USENIX en 1985 de créer un site central accessible via Tymnet. UUNET naît en 1987 avec un budget initial de 35 000 dollars. Le service répond à un besoin réel : nombreux sont ceux qui perdent leur accès e-mail et Usenet en changeant d’employeur. Le succès dépasse les espérances. Installé sur un ordinateur Sequent B21 à 16 processeurs, UUNET compte plus de 50 abonnés dès juin 1987 et quelques milliers cinq ans plus tard.

UUNET participe en 1991 à la création de la Commercial Internet Exchange Association. L’année suivante, l’entreprise co-fonde MAE-East avec Metropolitan Fiber Systems, point d’échange Internet le plus important au monde l’espace de quelques temps. L’entrée en bourse intervient en mai 1995, consacrant le succès commercial du concept.

La réussite d’UUCP tient à ses caractéristiques techniques novatrices. Le système fonctionne de manière asynchrone, avec une mise en file d’attente des tâches. Les transmissions s’effectuent en arrière-plan, s’accommodant des contraintes des lignes téléphoniques souvent occupées. Le protocole ne nécessite aucune modification du système d’exploitation et s’adapte aussi bien aux connexions directes qu’aux modems.

L’aspect sécuritaire n’est pas négligé. Chaque site configure les fichiers et commandes accessibles aux systèmes distants. L’authentification repose sur des mots de passe, et certains sites utilisent le rappel automatique pour vérifier l’identité des appelants. Des compteurs de séquence peuvent être activés pour contrer les tentatives d’usurpation d’identité.

UUCP perdure jusqu’aux années 1990, notamment dans les situations où une connexion Internet permanente est inaccessible ou trop onéreuse. Sur les lignes séries lentes, il se montre plus efficace que TCP/IP. Son architecture par lots convient parfaitement au transport du courrier électronique et des news Usenet.

L’héritage d’UUCP traverse les décennies. La syntaxe des adresses e-mail (user@host) lui doit son existence, tout comme certains mécanismes de routage du courrier électronique. Le protocole démontre qu’il est possible de bâtir des réseaux informatiques décentralisés à grande échelle en s’appuyant sur les infrastructures de télécommunication existantes. Son influence se retrouve dans le développement ultérieur d’Internet et des technologies de communication asynchrone.