ANNÉES 1980

Sharp X68000

En 1987, alors que le paysage informatique japonais grouillait de machines diverses – MSX, NEC PC-88, PC-98, ordinateurs Fujitsu –, Sharp prit une direction différente. L'entreprise décida de créer un ordinateur sans compromis, quitte à le vendre à prix d'or.

Le Sharp X68000 affichait ses ambitions dès le premier regard. Son boîtier en double tour, équipé d'une poignée rétractable, évoquait davantage un équipement Hi-Fi haut de gamme qu'un ordinateur traditionnel. Cette esthétique futuriste s'inspirait du Sharp X1 Twin, qui combinait déjà un ordinateur X1 et une console PC Engine. Le design industriel franchissait ici un cap : l'ordinateur devenait un objet de désir.

Sous ce capot distinctif se cachait une mécanique de précision. Le processeur Motorola 68000 tournait à 10 MHz, soutenu par 1 Mo de mémoire vive extensible jusqu'à 12 Mo et 1 Mo de mémoire vidéo dédiée. Ces spécifications plaçaient la machine dans une catégorie à part. Le X68000 affichait 65 536 couleurs simultanées et gérait jusqu'à 128 sprites matériels – des chiffres qui faisaient rêver les développeurs de jeux vidéo.

Le prix reflétait ces performances : 369 000 yens, soit environ 6 000 dollars actuels. Sharp ne visait pas le grand public mais une clientèle d'amateurs éclairés et de professionnels. Cette stratégie se matérialisa par le développement d'outils et de bibliothèques spécifiquement destinés aux créateurs de jeux. Le pari porta ses fruits : le X68000 accueillit des versions souvent supérieures aux originaux arcade de Final Fight, Ghouls'n Ghosts ou Street Fighter II.

Le système d'exploitation Human68k, conçu par Hudson Soft, empruntait à MS-DOS tout en apportant ses propres innovations. Les premières machines utilisaient l'interface VS, remplacée plus tard par SX-Window sur les modèles ultérieurs. Une troisième interface, Ko-Window, rappelait Motif et fut développée par des tierces parties.

L'histoire du X68000 s'écrivit au fil des années à travers une succession de modèles. En 1988 apparut l'ACE, suivi l'année suivante par l'EXPERT qui intégrait d'office 2 Mo de RAM. Le modèle PRO adopta un boîtier PC classique pour accueillir davantage de slots d'extension. 1990 marqua l'arrivée des versions SUPER, qui troquèrent l'interface SASI contre le SCSI. Le XVI de 1991 poussa le processeur à 16 MHz, tandis que le Compact XVI de 1992 proposait un format plus compact avec des lecteurs 3,5 pouces. La série culmina en 1993 avec le X68030, propulsé par un processeur 68030 à 25 MHz.

La richesse de l'écosystème X68000 impressionne encore. Des cartes d'extension MIDI permettaient de connecter des synthétiseurs comme le Roland MT-32. La carte graphique TS-6BGA combinait accélération et son PCM. Certains accessoires atteignent désormais des sommets en termes de rareté, comme la carte POLYPHON qui intégrait FPU, MIDI, PCM et 8 Mo de RAM dans un seul module. Côté contrôle, les manettes incluaient le Cyber Stick pour les simulations et l'étonnant XE-1 au design non conventionnel.

La créativité de la communauté homebrew produisit des œuvres remarquables. Cho Ren Sha 68k, développé par deux personnes en 1995, reste un exemple saisissant. Ce jeu de tir affichait 512 sprites simultanés grâce à des techniques avancées de multiplexage – un exploit technique d'autant plus remarquable qu'il fut programmé principalement en C plutôt qu'en assembleur. Cette réalisation témoigne de la qualité des outils de développement mis à disposition.

Pourtant, l'aventure X68000 s'acheva en 1993. Sharp n'avait pas fait évoluer significativement le matériel vidéo et audio pendant six ans. Face à la montée en puissance des PC équipés de cartes graphiques et sonores performantes, la machine perdait de son attrait malgré ses qualités intrinsèques. Un projet de version PowerPC fut aussi abandonné. Mais un geste inattendu changea la donne. En 2000, Sharp, Hudson et d'autres entreprises impliquées libérèrent le système d'exploitation Human68k, le BIOS et divers outils en domaine public. Cette décision exceptionnelle rend ce système toujours accessible grâce à une émulation légale et fidèle de la machine.

Le X68000 incarne une vision japonaise particulière de l'informatique personnelle des années 1980. Là où d'autres privilégiaient le compromis entre prix et performances, Sharp choisit l'excellence technique et le design audacieux. Sa capacité à reproduire l'expérience arcade, ses performances graphiques exceptionnelles et son architecture évoluée en font une machine à part. Mais les problèmes de fiabilité de son alimentation et son prix prohibitif limitèrent sa diffusion.