ANNÉES 2000

Raspberry Pi

En 2006, Eben Upton et ses collègues du laboratoire d'informatique de Cambridge se heurtent à un problème inattendu : les candidats qui postulent dans leur cursus maîtrisent de moins en moins bien l'informatique. Pire, leur nombre diminue d'année en année. Le diagnostic ne tarde pas à s'imposer. Les ordinateurs des années 1980, avec leurs entrailles visibles et leur programmation directe, ont disparu au profit de machines hermétiques, soigneusement dissimulées derrière des coques en plastique et des interfaces léchées. L'ordinateur n'invite plus à bricoler, il se contente d'être utilisé.

Upton rêve d'une machine bon marché qui rendrait aux jeunes ce plaisir de l'expérimentation, celui qu'il a connu à leurs âges. Son prototype initial, baptisé ABC Micro en hommage au BBC Micro, se limite à une carte bricolée autour d'un microcontrôleur Atmel et de quelques puces de mémoire. Les premiers tests auprès d'enfants révèlent toutefois que cette approche minimaliste ne déclenche pas l'étincelle attendue.

Toujours en 2006, Upton rejoint Broadcom. Cette opportunité lui ouvre l'accès à des composants autrement plus puissants, notamment le BCM2835 qui intègre un processeur ARM11. Cette puce concentre sur quelques centimètres carrés tout ce qu'il faut pour faire fonctionner un vrai ordinateur : sortie HDMI, accélération 3D, décodage vidéo, contrôleur USB. L'ajout d'un processeur ARM généraliste change la donne, notamment en y faisant tourner Linux.

La fondation Raspberry Pi voit le jour en 2009. Deux ans plus tard, la carte définitive prend forme. Upton et son équipe imaginent une production confidentielle, quelques centaines d'exemplaires par an tout au plus. Mais l'engouement dépasse leurs prévisions les plus optimistes. La fondation réoriente sa stratégie : elle conserve la conception, la marque et les prototypes, mais délègue la fabrication à RS Components et Premier Farnell.

Début 2012, les 10 000 premiers Raspberry Pi partent en quelques heures. Le nom circule dans les cercles techniques et les communautés maker. La fondation saisit cette dynamique pour relancer l'industrie électronique britannique : après un démarrage en Chine, la production migre progressivement au Pays de Galles jusqu'à atteindre une localisation complète.

Les utilisateurs détournent aussitôt la carte de sa vocation pédagogique initiale. Les 32 broches d'entrée-sortie, qu'Upton avait ajoutées presque par acquit de conscience, sont l'élément le plus prisé. On voit apparaître des drones pilotés par Raspberry Pi, des ballons stratosphériques, des installations domotiques. Un bricoleur transforme son four à micro-ondes en y greffant un écran tactile, des commandes vocales, une interface web et un lecteur de codes-barres connecté à une base de recettes.

Ces réalisations sophistiquées, qui demandent des compétences pointues, renforcent paradoxalement la dimension éducative du projet. Elles montrent aux jeunes ce qu'on peut accomplir quand on sait programmer. Les ateliers en milieu scolaire confirment cette intuition : il suffit parfois de modifier la couleur d'un serpent dans un jeu pour qu'un élève refuse d'arrêter. Cette première sensation de contrôle sur la machine produit un effet comparable à ce qu'Upton avait vécu dans sa jeunesse.

Le Raspberry Pi combine des caractéristiques techniques et économiques qui expliquent son succès. Son processeur ARM1176JZF-S à 700 MHz, couplé à un GPU VideoCore IV, délivre des performances multimédia étonnantes pour un appareil de cette taille. La mémoire SDRAM, passée de 256 Mo sur le modèle A à 512 Mo sur le modèle B, suffit à faire tourner confortablement Linux. L'absence de disque dur, remplacé par une simple carte SD, maintient le prix bas et simplifie le changement de système d'exploitation.

Les mises à jour matérielles se succèdent sans rupture. Le Raspberry Pi 4 embarque un Broadcom BCM2711 quadricœur ARM Cortex-A72 64 bits à 1,5 GHz, jusqu'à 8 Go de mémoire LPDDR4, le Bluetooth 5.0, le Wi-Fi bibande et des ports USB 3.0. Ces évolutions préservent la compatibilité avec les versions antérieures tout en élargissant le champ des possibles.

Le Raspberry Pi a prouvé qu'il existait un marché pour les ordinateurs monocartes accessibles. Avec 19 millions d'unités vendues, il se classe au troisième rang des ordinateurs généralistes. Il a ranimé l'intérêt pour l'apprentissage pratique de l'informatique et inspiré toute une génération d'ingénieurs et de créateurs. Son histoire montre comment une initiative éducative locale peut, en touchant juste, déclencher un mouvement international qui redéfinit notre rapport à la technologie.